« Puissants et miséreux », de Yann Reuzeau, Manufacture des Abbesses à Paris

« Puissants et miséereux » © Sabrina Moguez

Puissance‐impuissance sociétale et théâtrale

Par Élise Noiraud
Les Trois Coups

La Manufacture des Abbesses continue de tracer un chemin cohérent et enthousiaste. Avec « Puissants et miséreux », le petit théâtre niché sur la butte Montmartre et dédié aux écritures contemporaines nous propose un miroir sans complaisance des contradictions de notre société. Brut et exigeant, ce spectacle tente d’interroger la question des contrastes sociaux, et de la puissance de l’argent. Une recherche menée avec beaucoup d’intelligence.

Créée en 2006, la Manufacture des Abbesses affirme, depuis, son identité avec une programmation de qualité. Dans cette nouvelle création, les deux codirecteurs du lieu, Yann Reuzeau et Sophie Vonlanthen ont des places de choix, puisque le premier en est l’auteur et le metteur en scène tandis que la seconde y est comédienne. Un choix qui lie donc intimement ce spectacle au lieu lui-même, et où les deux comparses affirment ce que l’on pourrait nommer leur désir de théâtre, ou leur désir pour le théâtre.

En l’occurrence, c’est un théâtre pleinement en lien avec notre réalité qu’ils nous proposent, c’est-à-dire en lien avec la réalité de notre société capitaliste. Ainsi, le spectacle est composé en dyptique. La première partie se passe dans un abri de fortune sous le périphérique. Quatre personnages à la dérive y cohabitent : Baryton et Hector, clochards de longue date ; Dylan, jeune paumé qui les côtoie ; et Mélanie, récemment expulsée et qui glisse peu à peu vers la rue. La deuxième partie a pour décor les bureaux luxueux d’un grand groupe industriel. Le père et fondateur, Daniel, y est en lutte contre sa propre fille pour en reprendre les rênes, tandis que son fils tente de se libérer de l’emprise de cet empire pour aller vers une carrière politique. Dans ce monde de requins, la notion de famille n’a plus le moindre sens, si ce n’est celui de siéger ensemble au même conseil d’administration.

Yann Reuzeau a donc choisi un parti pris résolument réaliste, aussi bien dans l’écriture que dans la mise en scène. C’est un choix a priori difficile, car comportant de nombreux risques : visions clichés de la misère comme de la puissance, complaisance, agressivité des images, superficialité du propos… Il faut dire que depuis Brecht et son Opéra de quat’sous, où la finesse de traitement et la puissance du message s’alliaient à la liberté formelle, il est rare d’entendre des textes traitant intelligemment de la violence économique de notre monde. C’est donc sur un terrain miné que Yann Reuzeau a choisi de s’aventurer, et d’avancer. Il avance, donc. Il avance, oui. Mais d’un pas léger. D’un pas tranquille. Peut-être danse-t-il plus qu’il ne marche, d’ailleurs. Et, avec des personnages d’une parfaite crédibilité et une absence de didactisme, il parvient à nous donner à voir, tout simplement. Et prouve alors que ces thèmes ne sont pas théâtralement dangereux, mais bel et bien nécessaires, quand la nécessité de leur auteur s’allie à son évidente humilité.

« Humilité » apparaît en effet comme un terme important dans le travail de Reuzeau et de ses interprètes. « Humilité », et « humanité », aussi. Ici, les comédiens ne montrent pas, ne prouvent pas. Ils jouent à peine. Ils se contentent d’être. D’être pleinement humains, à l’intérieur de personnages pleinement incarnés. On les sent bienveillants à l’égard de leurs personnages, comme des amis à qui ils tiendraient la main, l’épaule. Dans la première partie, consacrée aux « Miséreux », les quatre interprètes sont tout simplement bluffants. L’image est juste, le rythme est juste, « l’humain » est juste et l’empathie, étouffée en nous à force de trop détourner la tête dans la rue, se met à galoper. Cette empathie qui se réveille et enfle douloureusement n’a pourtant rien à voir avec une émotion facile devant une kermesse de la misère. C’est la douleur de l’impuissance, celle de notre humanité, qui a mal de ne savoir que faire.

Cette impuissance apparaît comme un fil dans le spectacle de Reuzeau. C’est l’impuissance de notre société face à ses inégalités, mais c’est aussi une impuissance d’essence plus théâtrale, qui a lieu sur le plateau, et qui fait que les questions ne peuvent que demeurer en suspens. Qui rend impossible la rencontre entre les personnages de la première et de la seconde partie, mais également une pleine conscience de leur existence mutuelle. Là est, peut-être, la limite paradoxale de Puissants et miséreux. Car, en un sens, on souhaiterait qu’un lien théâtral émerge entre ces deux mondes, entre ces deux « chapitres ». La première partie est d’une telle force que l’on souhaiterait aller plus loin, entendre des réponses, ou des propositions de réponse à ce « et alors ? » qui nous étreint quand les clochards disparaissent. On souhaiterait aller plus loin qu’une photographie, aussi juste soit-elle, des contrastes de notre société. Mais pour cela, il aurait fallu, peut-être, ne pas aborder ces problèmes sous l’angle du réalisme, car il rend difficile le dépassement du simple constat. Et alors l’effet de miroir eût probablement été moins efficace, et avec lui la puissance de ce spectacle probablement moins percutante.

Le problème paraît donc insoluble. Et nous interroge sur la pertinence des outils du théâtre face à ce type de sujet. Questionnement passionnant, et qui n’enlève en rien la qualité du travail de Reuzeau et de son équipe. Bien au contraire. Leur proposition ouvre les portes du sens et nous met sur une voie, sur des voies qui proposent, paradoxalement, un début de réponse. Le théâtre est tel un espace ouvert où le monde peut jouer, se jouer, sans complaisance de salon, avec la simple exigence nue de ceux pour qui l’absence de réponse n’empêche pas de poser les questions. 

Élise Noiraud


Puissants et miséreux, de Yann Reuzeau

Mise en scène : Yann Reuzeau

Avec : Marine Martin-Ehlinger, Damien Ricour, Morgan Perez, Jean‑Luc Debattice, David Nathanson, Sophie Vonlanthen, Romain Sandère

Création lumière : François-Éric Valentin

Décors : Jack Percher

Photo : © Sabrina Moguez

Manufacture des Abbesses • 7, rue Véron • 75018 Paris

Réservations : 01 42 33 42 03

www.manufacturedesabbesses.com

Du 19 février au 25 avril 2010, les vendredi et samedi à 21 heures, dimanche à 19 heures

24 € | 13 €