« Quand la ville se lève », Cie La Chair du monde, Charlotte Lagrange, critique, Le 11 Avignon, Festival Off Avignon 2026

quand-la-ville-se-leve-cie-la-chair-du-monde © simon-gosselin

Au nom de la terre, au nom de la mère

Laura Plas
Les Trois Coups

Documentée mais fantastique, la nouvelle création de Charlotte Lagrange nous entraîne dans une histoire de femmes qui, à travers temps, s’opposent aux expropriations perpétrées au nom de la ville et du profit. Une pièce riche, haletante, portée par de bons comédiens

Des start-up, un campus, des logements installés sur des terres agricoles, une ligne de métro aérienne construite au nom du Grand Paris. Nous sommes à Saclay lorsque Quand la ville se lève commence. Les pieds dans le réel donc. Vous vous souviendrez peut-être des mobilisations menées jusqu’en 2023. Plus exactement, les spectateurices sont convié.es à une réunion d’information par Cristiana, une urbaniste qui, chaussée de ses Louboutin, a l’air très à l’aise… Le dispositif quadrifrontal fait pour une fois vraiment sens. Il nous inclut dans cette consultation et nous embarque dans une histoire.

Et quelle histoire ! Ample, pleine de rebondissements et même de magie, elle est portée par un excellent narrateur : Jean Baptiste Verquin au phrasé ample et au regard perçant. Une invective lancée lors de la réunion par une agricultrice en colère propulse, en effet, Cristiana dans ses souvenirs d’adolescente. En ce temps-là, c’est elle qu’un promoteur voulait expulser de leur immeuble de la petite ceinture. Flash-back et troublante réflexion sur la trahison et la filiation. Que ne feraient certain·es pour une promotion ou une paire de Louboutin ? Comment refuser un dédommagement financier exorbitant quand on n’a pas le sou ? Ces questions sociales et politiques sont traitées avec force mais nuance.

Mère chère sorcière bien aimée

Or, la bifurcation temporelle n’est pas la dernière. Le récit est haletant et complexe. Les yeux des personnages de femmes et de résistantes sont des portes vers de nouvelles époques et dimensions de l’histoire. Cécile Coustillac, dont la finesse de jeu et la présence donne à la pièce une épaisseur nouvelle, est excellente. Grâce à elle, nous voyageons jusqu’au Moyen-âge. La prunelle de l’agricultrice rappelle les yeux de la mère, dans lesquels se niche la vision de sorcières expirant dans les flammes. D’ailleurs, qui a lu le passionnant Caliban et la sorcière de Silvia Federici sera troublé par les échos que la pièce fait résonner avec la fin des enclosures, avec les expropriations menées avec violence, en particulier contre les femmes.

La pièce s’étoffe ainsi, comme dans d’autres textes de l’autrice, d’une dimension fantastique. Cristiana confie (boutade ou réalité) que sa mère parle aux plantes. Au dessus de son toit s’élève une étrange lune rousse. Comme par magie, la malédiction que la mère jette sur ses bourreaux semble se réaliser : peu à peu d’étranges plantes craquèlent le beau parquet bourgeois des bourreaux : magnifique image. Une scénographie intéressante exprime cette métamorphose. Le plateau trop blanc, trop nu, est gagné par les couleurs des plantes. La matière granuleuse de la terre vient en rendre l’organicité. On aimerait même aller plus loin : que les odeurs changent, que l’espace soit encore plus bouleversé, que le végétal renverse tout (plutôt que le feu, contexte oblige).

Portée par sa distribution et par la richesse de son écriture, la pièce bourgeonne, déborde même parfois. Étrange, vivace, elle a la robustesse du vivant.

Laura Plas


Site de la compagnie
Texte et mise en scène : Charlotte Lagrange
Avec : Mathias Bentahar, Cécile Coustillac, Olive Malleville, Chloé Ploton, Jean Baptiste Verquin
Le 11 Avignon
Du 4 au 23 juillet 2026 (sauf les 10 et 17) • 10 heures • 1 h 30 • Dès 14 ans
Réservations : en ligne
Dans le cadre du Festival Off Avignon, 60e édition du 4 au 25 juillet 2026

Tournée :
• Du 19 au 21 novembre, Théâtre du Préau CDN de Normandie-Vire (14)
• Du 2 au 4 décembre, Théâtre de L’Union CDN du Limousin, à Limoges (87)
• Les 8 et 9 décembre, Théâtre Joliette, à Marseille (13)
• Le 19 janvier 2027, Théâtre au Fil de l’Eau, à Pantin (93)
• Le 31 mars, Salmanazar scène conventionnée d’Épernay (51)
• Le 14 mai, Espace 110 scène conventionnée d’Illzach (68)

Photos : © Simon Gosselin

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