Formes, vies : libertés !
Laura Plas
Les Trois Coups
S’emparant du format de Grand ReporTERRE, Tatiana Frolova et Soro Solo offrent un spectacle libre en sa forme, comme son propos, qui prend même le risque de s’émanciper des attentes inconscientes des spectateurs. Rebelle et intelligent. Un choc.
Multiples sont les lieux des Zébrures : d’une chapelle réaménagée aux centres culturels municipaux. Là, c’est le CDN du Limousin qui nous accueille, comme un écho au beau Grand ReporTERRE qu’avait mis en scène Aurélie Van Den Daele. On entre ainsi dans une grande salle dotée d’une grande scène qui autoriserait des effets lumières, des scénographies impressionnantes. Et pourtant… Pourtant, le spectacle qu’on découvre prend comme le contre-pied de ce lieu institutionnel. C’est en effet un théâtre pauvre, délibérément : théâtre en carton qui fait songer à ceux qui dorment sur ces débris, en attendant qu’ouvre une préfecture.
Certains tiquent. Bien sûr, ils n’iront pas – ce n’est pas politiquement correct – critiquer le propos de deux réfugiés politiques, mais on sent que le côté performatif du spectacle les déconcerte. C’est quoi ces béances, ces coutures visibles, ce chemin de carton qui se construit sous nos yeux lentement ? On ne voit pas de fil directeur ! On leur rétorquera que c’est justement ce qui fait l’intelligence de la proposition. On nous fait entendre les échos entre les histoires de Tatiana Frolova, la metteuse en scène et comédienne russe et Soro Solo, le journaliste ivoirien, on ne les écrase pas en les fusionnant. Comme au sol les chemins de carton ne se retrouvent pas tout à fait, le spectacle se présente à saut et à gambade. Il est à l’image d’un dialogue entre amis.

Or, cet échange amical nous laisse aussi une place : celle de l’interprétation. On s’interroge, on relie. L’image de la broderie vient à l’esprit. Toutefois, pas la broderie sage folklorique qu’une association d’exilés russes propose à Tatiana Frolova, une broderie dont on entend l’aiguille qui transperce les matériaux et la tranquillité. Le travail du son est globalement d’ailleurs remarquable.
On ne fera donc pas joli, on ne nous en foutra pas plein les yeux. Tatiana Frolova et Soro Solo se mettent eux-mêmes en scène, acte d’autonomie et de collaboration. De leur notoriété, ils auraient pu faire un argument d’autorité. Que nenni ! Les images qui évoquent les grandes heures du Théâtre KnaM ou de l’émission L’Afrique Enchantée n’arriveront qu’en fin de représentation, comme des images fantomatiques.
Vous n’aurez pas mes larmes
On ne nous racontera pas donc la pitoyable histoire de deux exilés terrorisés venus trouver sur la terre des droits de l’Homme un asile. C’est trop facile de tirer une larmouille, de faire danser sur We are the World, We are the Children, de prononcer de grands mots avec un costume qui coûte des milliers de dollars. L’ouverture de la pièce, très fine, donne le ton. Au contraire, on nous parlera autant de la peur de la dictature, que de celle de ne pas avoir ses papiers. On nous contera l’assassinat de gamins, peut-être, mais on évoquera aussi les solidarités. En France, une journaliste amie aide Soro Solo ; en Russie, une vieille femme ouvre sa porte à Bleue, alors qu’elle ne la connaît pas… « Une seule personne suffit », nous rappelle-t-on.


La performance est donc brute et gaie, pleine d’humour et d’autodérision. Anticipant l’étonnement de la salle, Bleue, troisième interprète de l’opus, s’exclame « Il y a un problème de dramaturgie ! ». Mais au lieu de tenter de se conformer aux règles enfreintes, elle contribue derechef à les dézinguer. Par ses adresses au public, sa disparition hors champ qui nous laisse en suspens, ses coups de gueule et interrogations sur la traduction, elle nous pousse à penser. Nous pensons la séquence traduction-trahison-silenciation. Mais par là-même nous ressentons tout l’effort que fait la performance pour ne pas se trahir. C’est passionnant.
Laura Plas
Rebelles en exil, Grand ReporTERRE # 12, Tatiana Frolova et Soro Solo
Site de Grand ReporTERRE
Mise en scène et interprétation : Tatiana Frolova et Soro Solo
Avec aussi : Bleue Isambard
Théâtre de l’Union CDN du Limousin • 87000 Limoges
Les 29 et 30 septembre
Durée : 2 heures
Dès 15 ans
Plus d’infos ici
Réservations : en ligne
Dans le cadre du festival Les Zébrures, 60e édition du 23 septembre au 3 octobre 2026
Organisé par Les Francophonies • 11 av Gal de Gaulle • 87000 Limoges • Tel. : 05 55 10 90 10 • Mail • Billetterie
Tournée ici :
• Du 12 au 14 octobre, Théâtre du Point du Jour (69)
• Le 26 novembre, Théâtre-Cinéma de Choisy-le-Roy (94)
Photos : © Christophe Péan – Festival des Zébrures


