« Richard III [ou presque] », de Timothy Daly, Théâtre des Halles à Avignon

Richard III ou presque © Jean-Pierre Benzekri

« Richard III » puissance deux

Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups

Elle a monté le très esthétisant « Bal de Kafka » de Timothy Daly, l’an passé au Théâtre des Halles. Isabelle Starkier revient cette année et poursuit son aventure avec le même auteur australien. Elle met en scène un délirant « Richard III (ou presque) » écrit sur mesure pour deux comédiens formidables.

Bruit de missiles à la bouche, beuglés dans un micro. Dans le noir, les enceintes saturent. Attaque en règle façon guerre des étoiles, c’est York versus Lancastre ou la fin de la guerre des Deux-Roses, en Angleterre, vers 1485. À cette époque le vil Richard III, tyran laid et difforme, « mal façonné » (au-dedans), monte sur le trône d’Angleterre en assassinant frère, neveu et femme. Mais la lumière se rallume. Guy‑Laurence Martin (alias Daniel Jean) lâche le micro et quitte la petite scène éclairée, recouverte de miroirs. Il laisse la place à Bernard Desmoulins (alias Pierre‑Yves Le Louarn), son comparse. Tous deux répètent la pièce de Shakespeare dans une petite cellule, sous l’œil de caméras.

À mi-chemin de la Shakespeare Academy (version Star Théâtre) et du S.T.O., Service théâtral obligatoire, Richard III (ou presque) a des allures de huis clos. Sur scène, les deux forçats des planches se prêtent à un jeu qu’ils ne maîtrisent pas : une sonnerie annonce fins et débuts d’entracte, une lumière rouge nimbe chaque séquence de jeu, et une appréciation leur est faxée par un jury invisible. Qui joue, qui dirige ? Motus. Quand commence le jeu, quand finit‑il ? Motus. Ou suspens. Car, dans ce jeu de mise en abyme, théâtre dans le théâtre donnant une perspective critique sur la pièce interprétée (Richard III), les codes de la représentation sont repris et vidés de leur signification. Ils sont détournés pour armer les ressorts d’un thriller. On approche lentement la raison de cet étrange jeu sous surveillance : les acteurs répètent Richard III à l’infini jusqu’à prendre conscience que le rôle du scélérat leur correspond.

Une sombre histoire lie en effet Guy‑Laurence Martin, l’acteur formé au conservatoire devenu avocat, « connard d’intello » pédant, et Bernard Desmoulins, la crapule touchante animée par un benoît désir de revanche intellectuelle – son compère lui fait des leçons de théâtre, qu’il note et recrache consciencieusement. Tous deux possèdent la carrure des néo-Richard III. Leurs crimes ? Cynisme et corruption, lâcheté, scélératesse, opportunisme. Satirique et politique, la pièce ? Sans doute. Avec Richard III, « on se trouve dans un monde de compétition politique sanguinaire. Tous les personnages adultes de la pièce ont commis ou exploité au moins au meurtre. […] La guerre des Deux-Roses fonctionne comme un système de rivalité et de vengeance politiques où les participants sont tour à tour tyran et victime », relevait René Girard. Bref, Richard III sert la satire d’une époque et de tout un système, politique et social, plus que d’un homme.

Dynamique, satirique, à suspens, soit, servant de révélateur à la fourberie humaine, « fantaisie sombre » et « farce noire », parfait… mais plus encore Richard III (ou presque) est une éblouissante performance d’acteurs. Ondulant sur tous les registres de jeu, Daniel Jean et Pierre‑Yves Le Louarn se distinguent et se complètent impeccablement, l’un en nuances et en intentions, l’autre en intensité et en expression. De leur jeu commun émane une rare dynamique. Elle a séduit Timothy Daly dans Monsieur de Pourceaugnac, monté par Isabelle Starkier, où l’un joue le Pourceaugnac et l’autre le fourbe Sbrigani. Il a écrit Richard III (ou presque) – à la dramaturgie perfectible : mise en abyme complexe, déséquilibre entre une première partie quasi intégralement consacrée à Richard III, une seconde à l’intrigue policière – pour eux. Leur talent rehausse ce long moment de bravoure, sorte de Richard III puissance deux. 

Cédric Enjalbert


Richard III (ou presque), de Timothy Daly

Traduction de Michel Lederer

Star Théâtre-Cie Isabelle‑Starkier

Mise en scène : Isabelle Starkier

Avec : Daniel Jean et Pierre‑Yves Le Louarn

Décors : Jean‑Pierre Benzekri

Costumes : Anne Bothuon

Création lumière : Bertrand Llorca

Création sonore : Michel Bertier

Photo : © Jean‑Pierre Benzekri

Théâtre des Halles • rue du Roi‑René • 84000 Avignon

Réservations : 04 32 76 24 51

Du 8 au 29 juillet 2010, à 14 heures

Prix des places : 15 € | 10,5 € | 8 €

Durée : 1 h 15

Reprise du 22 septembre au 7 novembre 2010, du mardi au samedi à 21 h 30 et le dimanche à 15 heures, au Lucernaire à Paris