« Roberto Zucco », de Bernard‑Marie Koltès, Théâtre de la Tempête à Paris

Roberto Zucco © Antonia Bozzi Roberto Zucco © Antonia Bozzi

Roberto Zucco nous saisit à la gorge

Par Emmanuel Arnault
Les Trois Coups

La compagnie La Part des anges propose en ce moment au Théâtre de la Tempête sa dernière création : « Roberto Zucco », la célèbre pièce de Bernard‑Marie Koltès. En s’emparant de ce très grand texte avec brio, Pauline Bureau signe là une mise en scène presque parfaite.

Koltès et Succo, deux destins brisés : en 1988, Koltès est fasciné par l’avis de recherche de Roberto Succo, placardé dans le métro. Le destin de ce meurtrier devient alors le sujet de sa dernière pièce. Tout le talent de Koltès est d’être parvenu à hausser ce fait-divers au rang de l’universel. La pièce est un polar très bien mené, qui nous donne à voir la cavale d’un meurtrier à travers les rencontres qu’il fait. « Roberto Succo était un fait-divers. Roberto Zucco est un mythe. Une trajectoire d’étoile filante. Qui nous éclaire avant de s’éteindre. » nous dit la metteuse en scène. Roberto Zucco tue ses parents, s’évade de prison, viole, et tue encore… Et pourtant, cette pièce nous présente un héros, un soleil noir éblouissant et attirant.

La première image, saisissante, annonce la qualité du spectacle : Zucco s’évadant par les cintres, au nez et à la barbe de ses deux gardiens. Le régisseur mêle ensuite pour chaque intermède le son saturé de sa guitare électrisante à des rythmes enregistrés entêtants. La tension monte incroyablement durant ces passages musicaux très forts, qui correspondent aux changements de décor. La scénographie d’Emmanuelle Roy et les lumières de Jean‑Luc Chanonat sont particulièrement remarquables. Les différents lieux sont représentés à la fois de façon réaliste et fantasmée, créant des univers très bien dessinés. On passe parfaitement d’une ambiance urbaine de bar glauque à l’intérieur intime d’une cuisine. Les séquences s’enchaînent sans fausse note, comme au cinéma, nous donnant l’impression d’être devant un polar noir très rythmé.

La langue de Koltès est très littéraire, mais aussi gorgée de vie. Les situations de crise qu’il décrit sont le creuset nécessaire au jaillissement de la vérité entre les personnages. Ce texte est marqué essentiellement par la mort, dans une vision assez désespérée d’une vie sans morale ou la quête de sens d’un acte serait vaine. « Il faut fermer les écoles et agrandir les cimetières. » Alexandre Zeff offre sa beauté et sa carrure au rôle-titre. Ce Zucco est une gueule d’ange qui a le diable au corps, une irrésistible bête fauve, imprévisible et blessée : « Tu es de la race de ceux qui donnent envie de pleurer rien qu’à les regarder ».

Avec treize comédiens sur le plateau, Pauline Bureau réussit une belle prouesse de direction d’acteurs, même si tous ne sont pas au même niveau. Pour n’en citer que quelques-uns, on retiendra surtout la bouleversante Marie Nicolle, qui opère une montée en puissance remarquable dans le rôle de la sœur ; Jean‑Claude Sachot, qui campe un vieux monsieur drôle et attendrissant aussi bien qu’un père alcoolique répugnant ; et l’excellent Régis Laroche, parfait dans son rôle de maquereau balèze.

Un seul détail, cependant, empêche un enthousiasme sans réserve : la noirceur des situations sombre parfois dans un burlesque inattendu. Ce choix de la metteuse en scène m’est apparu comme une erreur par rapport au texte que l’on connaît. La scène où Zucco prend en otage une mère dans un jardin public, par exemple, devrait être un sommet de tension et d’émotion. Malheureusement, les interventions caricaturales des badauds et de la police provoquent un rire grotesque tout à fait déplacé. Ces quelques passages plus faibles ne sont que de courte durée et finissent toujours dans un retour brillant à la noirceur du propos. Cependant, à l’intérieur des scènes, l’émotion n’affleure que très peu, on n’est pas réellement bouleversé par le destin qui nous est montré, par l’horreur d’un fils tuant sa mère dans un baiser, d’un frère prostituant sa sœur, ou d’une mère séduisant l’assassin de son fils… Roberto Zucco nous saisit à la gorge, certes, on sent ses doigts prêts à tuer, mais on aurait aimé justement qu’il serre un peu plus… Juste un peu plus, pour nous couper le souffle.

À part ces incartades surprenantes, Pauline Bureau nous offre une mise en scène très réussie, qui prend aussi le temps d’installer de superbes silences avec des variations de rythme jusqu’à une image finale grandiose qui emporte l’adhésion. C’est le genre de spectacles qui font aimer le théâtre. 

Emmanuel Arnault


Roberto Zucco, de Bernard‑Marie Koltès

Éditions de Minuit

Cie La Part des anges

Mise en scène : Pauline Bureau

Avec : Yann Burlot, Mikaël Chirinian, Nicolas Chupin, Sonia Floire, Régis Laroche, Marie‑Christine Letort, Géraldine Martineau, Lionel Nakache, Marie Nicolle, Aurore Paris, Jean‑Claude Sachot, Catherine Vinatier, Alexandre Zeff

Dramaturgie : Benoîte Bureau

Scénographie : Emmanuelle Roy

Lumières : Jean‑Luc Chanonat

Son : Vincent Hulot

Costumes : Alice Touvet

Collaboration artistique : Mikaël Chirinian

Régie plateau : Marine Berthomé

Décor : Mille plateaux

Perruques : Véronique Boitout

Régie : Laurent Cupif et Michaël Bennoun

Photo : © Antonia Bozzi

Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie, route du Champ-de‑Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 28 36 36

Du 6 mai au 6 juin 2010, mardi, mercredi, vendredi et samedi à 20 h 30, jeudi à 19 h 30 et dimanche à 16 heures

Durée : 2 h 10

18 € | 14 € | 10 €