Temps Danse 2021, Le Monfort à Paris

Robot-l-amour-éternel-Kaori-Ito © Gregory Batardon « Robot, l'amour éternel », de Kaori Ito © Gregory Batardon

Dense !

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Comme chaque année, le Monfort entame sa saison avec un temps fort consacré à la danse. Cinq spectacles étaient à l’affiche de cette nouvelle édition, du 8 au 25 septembre. Une belle densité d’émotions artistiques.

Après Je vous écoute, de Bora-Wee et Julien Lepreux, un voyage méditatif à la frontière entre visible et invisible, et le très « punchy » Faro Faro, de Massidi Adiatou, nous avons pu apprécier l’iconoclaste Work de Claudio Stellato, le touchant Pour sortir au jour d’Olivier Dubois et le troublant Robot, l’amour éternel, de Kaori Ito. Entre le bric à brac de l’inclassable italien et les solos très personnels de deux interprètes hors pair, ces trois dernières propositions sont vraiment singulières, pleine d’humanité.

Je-vous-écoute-Bora-Wee-Julien-Lepreux
« Je vous écoute », de Bora-Wee et Julien Lepreux

Détournant la pratique du bricolage, Claudio Stellato et son équipe de clowns acrobates nous livrent un Work jubilatoire, où l’absurde le dispute à la fantaisie. Dans ce chantier mené tambour battant, le bricolage devient danse, cirque, concert et folie créatrice. En imbriquant corps et matière de manière si poétique, ces artistes-là cassent vraiment la baraque ! Ils ne ménagent pas leur peine pour souiller leurs costumes et la scène toute entière, dans un joyeux bordel. Complètement marteau ! (lire notre critique ici)

Work-Claudio-Stellato © Pierre-Rigo
« Work-Claudio-Stellato © Pierre-Rigo

Olivier Dubois mouille aussi sa chemise. Élu l’un des vingt-cinq meilleurs danseurs au monde en 2011 par le magazine Dance Europe, il nous livre quelques beaux « restes ». Douze ans après avoir signé sa première chorégraphie, ce solo se veut une tentative de raconter une histoire de l’art (son histoire de l’art) en revisitant quelques-uns des 60 spectacles auxquels il a participé. De sa vie dédiée à la danse, riche de collaborations avec les plus grands chorégraphes (William Forsythe, Angelin Preljocaj, Jan Fabre…), il propose une dizaine d’extraits, chaque fois différents, puisque c’est le public qui les choisit, selon une formule éprouvée. Une traversée pleine d’humour et de tendresse, avec ses joies et ses peines, des anecdotes et des expériences partagées, la performance reposant en partie sur la participation du public (lire notre critique ici). 

Après l’absurde et la dérision : l’ironie de Kaori Ito, sublime interprète qui a travaillé avec d’autres chorégraphes fameux (Philippe Decouflé, James Thierrée, Alain Platel…), avant de signer ses propres créations. La Japonaise plonge également dans ses souvenirs pour nous livrer un récit intime, celui d’une artiste nomade et « surbookée », mais également d’une femme hantée par des enjeux spirituels. Après avoir dansé avec son père, puis son compagnon (voir notre critique d’Embrase-moi), elle rend compte du temps qui passe. Vertigineuse perte de repères !

De façon poétique, elle apparaît par fragments, dans des moulages de ses membres, elle mue et se recompose, à la charnière entre l’animé et l’inanimé, tandis qu’une voix électronique égrène des séquences de son impressionnant journal de bord. Inspirée par le nô et le butō, on la voit grimaçante, face à la mort et la vie, en somme face à elle-même, tantôt happée par le fonds noir de la scène, tantôt accueillante dans un espace blanc. En effet, son existence disloquée de robot a laissé place à une femme guidée par « l’amour éternel » de son enfant (elle était enceinte pendant la création du spectacle). Autrefois marionnette entre les mains des metteurs en scène, elle tire à présent les fils qui la relient à sa progéniture, et donc l’avenir. 

Outre la réflexion sur la figure de l’artiste, Kaori Ito ouvre des perspectives sur le devenir de l’humanité, à l’heure de l’intelligence artificielle, avec un vocabulaire chorégraphique original, synthèse des multiples influences qui nourrissent son travail. Saisissant de beauté plastique et gestuelle, passionnant par la profondeur du propos, ce spectacle clôt en beauté ce temps danse, décidément dense en émotions, qui finit par poser une question essentielle : l’artiste peut-il devenir robot ?

Léna Martinelli


Temps Danse 2021

Du 8 au 25 septembre 2021

Monfort • 106, rue Brancion • 75015 Paris

Réservations : 01 56 08 33 88 ou en ligne

De 5 € à 28 €

Robot, l’amour éternel, de Kaori Ito

Site de la compagnie 

Avec : Kaori Ito

Texte, mise en scène et chorégraphie : Kaori Ito

Collaboration à la chorégraphie : Gabriel Wong

Collaboration univers plastique : Erhard Stiefel et Aurore Thibout

Composition : Joan Cambon

Direction technique et création lumière : Arno Veyrat

Manipulation et régie plateau : Yann Ledebt

Regards extérieurs : Julien Mages, Zaven Paré (roboticien), Jean-Yves Ruf

Assistante à la chorégraphie : Chiharu Mamiya

Régie générale et design sonore : Adrien Maury

Régie lumière : François Dareys

Décor : Pierre Dequivre, Delphine Houdas et Cyril Trupin

Monfort • Cabane • 106, rue Brancion • 75015 Paris

Du 22 au 25 septembre 2021 à 20 h 30 heures

Réservations : 01 56 08 33 88 ou en ligne

De 5 € à 25 €

Spectacle vu au Lieu Unique le 20 février 2018