« Thésée, sa vie nouvelle », Guy Cassiers, Valérie Dréville, Critique, L’Autre Scène du Grand Avignon, Vedène, Festival Avignon 2026

Labyrinthique

Laura Plas
Les Trois Coups

Faute d’un parti pris de lecture, « Thésée, sa vie nouvelle » nous perd. Porte-parole traversée par le texte, Valérie Dréville refuse d’en être l’Ariane et reproduit l’impression de ressac, voire de ressassement du texte. Une adaptation fidèle, donc, jusqu’à l’étouffement.

Midi. Heure fatale à Avignon, où le soleil n’épargne personne. Nuits difficiles. Cela ne favorise pas la réception d’un spectacle aussi obscur et exigeant que Thésée, sa vie nouvelle et explique peut-être en partie que je sois restée totalement extérieure à l’opus. J’en suis sortie hébétée et d’autant plus chafouine que Camille de Toledo est un grand essayiste, que Valérie Dréville est un monstre de théâtre et que Guy Cassiers n’a plus ses preuves à faire.

Et pourtant… Pourtant, passées les minutes inaugurales du spectacle où la fulgurance des images, la beauté de la langue saisissent, nous avons l’impression de sombrer. Durant toute la durée du spectacle nous errons dans une nuit obscure, même si heureusement la couleur réapparaît à un moment, nous extirpant du sépulcre théâtral. De fait, le texte de Camille de Toledo piétine, forme des boucles (comme la corde qui étouffa le frère ?) difficiles à supporter. Car dans la famille de l’auteur, l’illusion de fuir le passé, de rompre avec le judaïsme par la « french fiction »se répète. Et le texte, en écho, est miné par le ressassement.

Tuer le sujet

On n’a même pas le soutien du jeu. En écho sans doute à la solitude de Thésée, Valérie Dréville s’avance sur le plateau : figure noire, dans le noir. Vêtement informe, regard perdu dans l’au-delà du texte. Comme Camille de Toledo écrit : « Il faut s’enlever de l’image – mourir, tuer le sujet », l’actrice s’abolit dans la matière du texte. D’ailleurs, de temps à autres, éclairages et projections nous dérobent son visage ou le projettent de profil. Lignes de fuite en écho à la cavalcade vers l’Est de Thésée ? Bien qu’intelligent, c’est diffus. Dans le corps de Valérie Dréville, le texte se parle, mais nous parle-t-il vraiment ?

De temps à autre, comme Thésée, nous croyons néanmoins voir une lueur. Le protagoniste relève des coïncidences (le frère perdu, l’illusion de la rupture, l’acculturation, les morts pour / par la France), nous aimerions suivre ces fils. Nous voudrions ainsi nous dire que le labyrinthe ne tourne pas autour du « je » ou que ce « je » est une surface de réflexion tendue à d’autres. Comme il serait, par exemple, passionnant d’interroger les culs de sacs de la modernité ! Donner des coups de butoir dans les fanfaronnades universalistes hexagonales qui ont alimenté les guerres du XXe siècle ! Le roman nous interroge d’ailleurs bien dans la partie sur Nissim, « le Dreyfus oriental ». Comment avons-nous pu croire en l’Extrême droite, en oubliant sacrifices des Juifs, des goumiers, de tous ces amoureux de la République ?

Les secrets sous le tapis d’images

Le spectacle reproduit les points aveugles du roman. Il est d’ailleurs éloquent de voir briller comme seul point lumineux de la première partie la chevelure de Valérie Dréville. Ensuite, nous serons perdus dans un camaïeu de photographies, mais c’est la même fabrique de leurres (par le vide ou le plein). L’auteur évoque « le tapis des souvenirs ». Or, nous nous y prenons ici les pieds. On nous y cache dans les motifs, les fils entrelacés ce qu’on ne saurait révéler. En définitive, il nous semble que le spectacle gagnerait comme le Thésée mythologique à être plus infidèle.

Laura Plas


Le texte est édité chez Verdier
Conception et mise en scène : Guy Cassiers et Valérie Dréville
Avec : Valérie Dréville

L’Autre Scène du Grand Avignon-Vedène • 30400 Villeneuve-Lès-Avignon
Du 12 au 24 juillet 2026 (sauf le 15 à 19 heures) • 12 heures • 1 h 40 • Dès 18 ans
Réservations : en ligne ou 04 90 14 14 14
Dans le cadre du Festival d’Avignon, 80édition du 4 au 25 juillet 2026
Plus d’infos ici

Tournée
Dont :
• Les 4 et 5 novembre, Théâtre de Nîmes (30)
• Du 18 au 22 novembre, Les Célestins, Lyon (69)
• Du 9 au 11 décembre, Les Gémeaux scène nationale de Sceaux (92)
• Les 13 et 14 janvier 2027, Le Volcan scène nationale du Havre (76)
• Les 13 et 14 avril, Le Quai d’Anger, CDN (49)
• Les 27 et 28 avril, MC93, à Bobigny (93)

Photos : © Claudia Ndebele – Festival d’Avignon

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