« Tout le monde savait », Valérie Bacot, Théâtre de l’Œuvre, Paris

Tout-le-monde-savait-Sylvie-Testud © Lisa-Lesourd

Bouches cousues

Par Florence Douroux
Les Trois Coups

C’est un sacré défi de porter sur scène l’histoire, vraie, d’une femme violée, battue, terrorisée pendant plus de 20 ans par un homme qu’elle finit par tuer. Tirée du récit autobiographique de Valérie Bacot, la pièce « Tout le monde savait », écrite par Élodie Wallace, est portée d’une main de maître par Sylvie Testud au théâtre de l’Œuvre. Un spectacle qui assène des vérités.

Le « fait divers », tout d’abord. Valérie Bacot n’a que douze ans lorsqu’elle subit les premiers sévices sexuels du compagnon de sa mère Daniel Polette. Après plusieurs années d’incarcération, celui-ci réintègre le domicile maternel. Violée à nouveau, l’adolescente tombe enceinte à 17 ans. Chassée de la maison par une mère alcoolique sans tendresse, elle s’installe avec son beau-père, qu’elle épouse et dont elle a 3 autres enfants. Il la brutalise, la viole, la prostitue. Elle le tue d’une balle dans la nuque en mars 2016. La cour d’Assise la condamne à quatre ans de prison, dont trois avec sursis. Ayant purgé sa peine, elle sort, libre, en juin 2021. Écrit avant son procès, le livre « Tout le monde savait » sort la même année. La pièce d’Élodie Wallace en est une adaptation.

Emmurée dans la peur 

C’est un récit qui fait froid dans le dos, au début saisissant, porteur de l’intensité du drame : « C’est un soir comme tous les autres soirs (…). Nous venons de finir de diner, les enfants ont débarrassé leurs assiettes et filé dans leurs chambres sans faire aucun bruit. À son regard, intensément noir et figé, nous savons. Il n’a pas encore commencé à crier, non, mais déjà nous sentons le vent se lever. À force, nous avons pris l’habitude de l’épier du coin de l’œil, de guetter les premiers signes avant-coureurs de la tempête qui vient (…). Nous assistons au spectacle silencieux de la rage qui monte toute seule. (…). Dans ma poitrine, je sens l’angoisse s’élever. Soudain, ça y est, il se met à gronder (…). Il se tient là, immobile, derrière mon dos raidi. Sans crier gare, sa main crochète mon épaule, il me retourne vers lui d’un geste brusque ».

Silhouette adolescente, Sylvie Testud reflète, d’emblée, l’impression de tension et de peur qui règne dans la maison. C’est une femme qui tremble. Pourtant, la voix est ferme, assurée et les yeux clairs offrent un regard sans détour, et sans larmes. Lentement, elle déroule l’histoire effrayante de cette femme violentée, emmurée dans sa peur. Froideur contenue, maîtrise émotionnelle quasi constante, la comédienne propose une description presque clinique de la violence physique et psychologique. « Se vautrer dans l’émotion est un piège à éviter », témoigne-t ’elle. Ainsi, loin de montrer une fragilité d’oiseau blessé, ou l’évanescence d’une femme meurtrie, Sylvie Testud montre-t-elle un singulier mélange de force et de douceur. Elle n’en rajoute pas, quitte, même, à préférer l’expression d’une certaine dureté dans la narration d’un processus implacable. Mais la nervosité, à fleur de peau, témoigne des failles, abyssales, d’une vie en miettes. Un jeu d’une grande solidité.

Une mise en scène moins convaincante

La comédienne évolue dans un décor très stylisé qui nous met un peu à distance de l’émotion : à jardin, un semblant de cuisine. Côté cour, deux balançoires d’allure étonnante : en fait, une chaise et la table de cuisine, « symbolisant l’attente de Valérie, coincée entre deux mondes, s’accrochant aux chaînes qui l’étouffent et l’empêchant de s’accomplir dans une réalité ancrée », explique Anne Bouvier, metteure en scène du spectacle. Sans doute verra-t-on simplement dans ses deux drôles de balançoires le monde de l’enfance, sans comprendre l’intention qui s’y cache. Dommage.

© Lisa Lesourd

Par ailleurs, tout au long du spectacle, la comédienne inscrit à la craie le nom de tous ceux qui savaient et qui n’ont rien dit : voisins, connaissances, gendarmerie, grands-parents. L’univers coupable du silence, également représenté par de petites figurines. « Un spectacle usant de symboles, d’objets, de sensations, de sons, d’images. Convoquer et provoquer l’imaginaire », explique encore Anne Bouvier. On objectera que le texte, à priori, n’avait nul besoin d’être ainsi figuré pour bousculer notre imaginaire, ni le cadre d’être représenté, un peu naïvement du reste, pour être saisissant. Le tout est cependant enveloppé des belles lumières froides et contrastées de Denis Koransky, qui offre ainsi une large contribution à l’atmosphère gelée du récit.

Quels que soient les bémols que l’on peut avancer, ce spectacle joue néanmoins son rôle. Il témoigne. Force de l’emprise, engrenage du silence : celui de l’entourage (mère y compris, et c’est là l’ultime cruauté) ; celui aussi de la victime qui s’enfonce progressivement dans une obscurité privée de repères, basculant dans un monde où parler n’est plus une option. Si le monologue écrit par Élodie Wallace n’a pas la densité du livre, on est saisis par l’ombre de « l’Autre », dont elle tait judicieusement le nom. L’Autre, privé d’identité, d’incarnation, n’a plus figure humaine : il est Le Danger. Cette abstraction recèle une puissance évocatrice certaine. « Valérie Bacot est un peu la petite fille aux allumettes du conte d’Andersen », ont écrit les avocates de la jeune femme. Citons-le donc : « Personne ne s’arrêtait pour considérer l’air suppliant de la petite qui faisait pitié (…). Le lendemain, cependant, les passants trouvèrent dans l’encoignure le corps de la petite… ». Cet appel à l’aide est au cœur du sujet. Testud nous y agrippe pendant une heure vingt. 🔴

Florence Douroux


Tout le monde savait, d’Élodie Wallace

D’après l’œuvre de Valérie Bacot et Clémence de Blasi
Avec la participation de Maître Nathalie Tomasini et Maître Janine Bonagglunta
Le texte est édité chez Fayard et en version Livre de poche
Mise en scène : Anne Bouvier
Avec : Sylvie Testud
Collaboration artistique : Anne Poirier-Busson
Scénographie : Jean-Michel Adam
Lumière : Denis Koransky
Musique : Sylvain Jacques
Durée : 1 h 20

Théâtre de L’Oeuvre • 55 rue de Clichy• Paris 75009
Du 4 octobre au 30 décembre 2022, du mardi au samedi à 21 heures
De 16 € à 34,50 € jusqu’au 17 décembre, puis de 20 € à 42 €
Réservations : 01 44 53 88 88 ou en ligne

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