« Truckstop », de Lot Vekemans, chapelle des Pénitents‑Blancs à Avignon

« Truckstop » © Christophe Raynaud de Lage

Encore un effort !

Par Maud Sérusclat‑Natale
Les Trois Coups

Programmée en direction des ados, cette pièce intrigante et multidimensionnelle en intéressera bien d’autres. Cadavres, enquête et revenants au cœur de la chapelle : Arnaud Meunier a fait fort.

L’histoire se passe dans un truckstop, c’est-à-dire un banal restaurant routier. L’un de ces endroits tristes où ne s’arrêtent que quelques professionnels soucieux de ne pas traîner. Du rapide et de l’efficace, du propre, du bon et pas de chichis, au beau milieu de l’Europe : voilà pour le cadre. Mais il n’y a pas foule dans ce restaurant qui devrait grouiller de chauffeurs affamés, tant les boulettes de viande sont assaisonnées et mijotées comme dans le temps. La concurrence est inventive, et peu à peu le truckstop s’est enlisé.

Il est tenu par une mère célibataire un peu rugueuse. On sent vite que chaque ride déposée sur son visage recèle un secret ou une douleur. Elle a une fille, Katalijne, à laquelle on ne peut pas donner d’âge. Elle a l’air d’une grande gamine. Et pour cause : on découvrira qu’elle souffre d’un trouble cognitif ou peut-être d’une forme d’autisme. Elle ne contrôle pas ses émotions, s’inquiète facilement, et ne sait pas s’apaiser seule. Sans doute ne lui a-t-on jamais appris… Elle n’en est pas moins amoureuse du beau Remko, jeune chauffeur doux et naïf qui aspire à posséder son propre camion, de le parer de mille lumières et de faire le tour de l’Europe, tel un « samouraï du macadam ». Évidemment, les rêves vont se confronter à la réalité, aux tensions que l’amour fait naître entre les êtres, mais aussi entre les générations. Ce truckstop sera donc érigé au carrefour entre désir d’émancipation et instinct de survie, entre peur de l’abandon et impossible conciliation. On sent le drame s’inviter, et ce sera une bonne intuition.

Une écriture efficace

Si la thématique peut, bien entendu, attirer les ados, y compris ceux qui sont peu spectateurs, le traitement narratif de l’intrigue est également très intéressant. L’auteur néerlandaise Lot Vekemans a en effet choisi de ne pas respecter linéairement la chronologie des faits, ce qui aurait eu nettement moins d’intérêt tant littérairement que théâtralement. La pièce repose sur un habile puzzle d’analepses et de prolepses, tel un scénario de film à la González‑Iñárritu. Se mêlent aussi les discours. Les passages de récit alternent avec des moments dialogués puis laissent entendre des monologues intérieurs. Cette écriture est efficace pour donner du rythme, elle favorise le suspense et rapprochera sans doute les jeunes spectateurs de l’intrigue comme si c’était une série télé.

La scénographie est également redoutablement bien pensée. Simple, elle accompagne les changements de discours et de théâtralité. Le restaurant est entièrement peint en gris, quatre fenêtres sont creusées sur le mur du fond et éclairées avec finesse, afin de rendre lisibles les passages qui font parler les morts. En effet, cette pièce traverse aussi les espaces et se veut multidimensionnelle. Une fois morts, les personnages reviennent sur leur histoire, et nous allons tout savoir.

Comme la scénographie, la mise en scène est soignée et juste. Ce travail est indéniablement le fruit de professionnels minutieux et exigeants. Mais voilà, on attendait mieux. On attendait de frémir de colère, on attendait de s’identifier, on attendait de sentir bouillir la révolte et l’indignation. On aurait souhaité prendre fait et cause pour notre couple de jeunes gens heureux et fougueux, convaincus que l’amour triomphera des vicissitudes de ce monde. On aurait voulu plus de désir. Or, ce ne sera pas le cas. Les comédiens, quoique d’un bon niveau, en particulier le jeune Maurin Ollès qui interprète Remko, n’ont pas été ce jour-là totalement à la hauteur de ces attentes, notamment lorsqu’ils doivent se heurter au discours narratif. L’exercice n’est pas facile, on le conçoit. Peut-être n’était-ce pas un bon jour, peut-être faut-il encore un peu travailler. Nul doute qu’ils y arriveront car ils le doivent, l’enjeu est des plus sérieux et des plus nobles : inviter des adolescents à découvrir le théâtre contemporain n’autorise par les premières fois manquées. 

Maud Sérusclat‑Natale


Truckstop, de Lot Vekemans

Traduit par Monique Nagielkopf

Mise en scène : Arnaud Meunier

Assistanat à la mise en scène : Parelle Gervasoni

Avec : Claire Aveline, Maurin Ollès et Manon Raffaelli

Collaboration artistique : Elsa Imbert

Lumière et scénographie : Nicolas Marie

Musique et création sonore : Patrick de Oliveira

Costumes : Ouria Dahmani Khouhli

Régie générale : Arnaud Olivier

Chapelle des Pénitents‑Blancs • place de la Principale • Avignon

Les 12, 13, 14, 15 et 16 juillet 2016 à 11 heures et à 15 heures

Durée : 1 h 20

De 14 € à 17 €

Reprise

Théâtre Nouvelle Génération • les Ateliers • 5, rue du Petit‑David • 69002 Lyon

Billetterie : 04 72 53 15 15

Mercredi 8 mars 2017 à 20 heures, jeudi 9 à 20 heures, vendredi 10 à 20 heures

Séances scolaires : jeudi 9 à 10 heures, vendredi 10 à 10 heures

http://www.tng-lyon.fr/