« Un captif amoureux », de Jean Genet, l’Étoile du Nord à Paris

« Un captif amoureux » © V. Puyraimond

« Je deviens étranger à la France. »

Par Fabrice Chêne
Les Trois Coups

Le grand livre posthume de Jean Genet, « Un captif amoureux », est mis en scène actuellement par Guillaume Clayssen au théâtre de l’Étoile-du-Nord. Cette création est le premier volet d’un diptyque sur le dialogue entre Orient et Occident. Une adaptation des « Lettres persanes » de Montesquieu la complétera.

Jean Genet fut toujours solidaire des exclus, des marginaux, des opprimés. À la charnière des années 1960 et 1970, période des luttes militantes, il a fréquenté aux États-Unis les Black Panthers, puis il a pris la direction du Moyen-Orient. Entre 1970 et 1972, il est en Jordanie et présent, aux côtés des combattants palestiniens, à la guerre fratricide qui les oppose à l’armée jordanienne, avant d’être expulsé. Dix ans plus tard, en septembre 1982, il est de retour, accompagnant Leïla Shahid à Beyrouth au plus fort de la guerre du Liban. Là, il assiste, impuissant, aux massacres perpétrés dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila par les milices chrétiennes libanaises. Cette tragédie lui inspirera d’abord un article, « Quatre heures à Chatila », qui paraîtra en janvier 1983. Surtout, ce second séjour sera l’occasion d’un renouveau de sa créativité et lui donnera la force d’écrire son dernier livre, cet hymne aux combattants palestiniens que représente Un captif amoureux.

Guillaume Clayssen est familier de l’œuvre de Genet puisqu’il a déjà monté les Bonnes. Adapter pour la scène un texte non dramatique constitue par ailleurs une constante de son travail, et en ce sens, ce nouveau projet s’inscrit en droite ligne de la démarche adoptée par le passé avec Pessoa. Comment théâtraliser un texte qui n’est pas a priori écrit dans ce but ? Comment le faire exister sur le plateau, en capter l’essence, en partager au spectateur toute la puissance et toute la beauté ? À ces questions, le metteur en scène répond d’abord par une plongée sensorielle dans les mots de l’auteur. Le texte est proféré par les comédiens, mais aussi entendu en voix off, et quelquefois projeté en fond de scène, blanc sur fond noir. Le style inimitable de Genet y gagne un relief inédit, il est spatialisé, un peu comme le son dans la musique concrète. Et c’est tout naturellement que s’y mêlent des chants palestiniens ou l’Ave Maria de Schubert.

Figure du deux

Surtout, l’écriture de Genet se trouve incarnée par un duo de comédiens formidables. Olav Benestvedt et Benoît Plouzen-Morvan se partagent la scène et portent ensemble le lyrisme du texte. La préoccupation constante, chez Genet, et davantage peut-être dans Un captif amoureux, de la rencontre, de l’élan vers l’Autre, justifie pleinement cette figure du deux qui traverse tout le spectacle. Pour l’auteur – et l’âge n’y change rien –, la rencontre est toujours la fois spirituelle et érotique. En témoigne par exemple l’amour des noms orientaux, et d’abord celui du jeune Palestinien Hamza, qui à lui seul résume l’improbable jonction de l’Orient et de l’Occident. Ses deux comédiens, Guillaume Clayssen les fait évoluer dans un espace scénographique où domine le bois, planches ou branchages. Une manière de donner plus de chair encore à la parole de l’auteur, de l’enraciner dans le sol palestinien. Projetées à terre, dispersées sur le plateau, ces planches deviennent le fragile radeau évoquant la précarité du destin de ce peuple, ou celui de Genet lui-même.

Olav Benestvedt et Benoît Plouzen-Morvan portent le texte, et le texte les transperce, les brûle. Comme dans le récit presque insoutenable des tortures infligées par les phalangistes chrétiens aux réfugiés, devenus des martyrs. Le spectateur, dépaysé par les magnifiques photos de Raed Bawayah projetées en fond de scène, est tout aussi séduit par les visions parfois à la limite de l’onirisme que propose Guillaume Clayssen. Le metteur en scène a su revisiter l’univers de Genet, lui donner une traduction visuelle, en faire ressortir l’étrangeté radicale. La théâtralité passe également par les corps, et celui d’Olav Benestvedt, tout comme sa voix, permet toutes les métamorphoses. En quelques gestes, le comédien change d’identité, de sexe ou de nationalité. Évoquant d’abord une transsexuelle, il se transforme pour finir en vieille Palestinienne : la mère d’Hamza, et, en même temps, celle que Genet n’a jamais eue. 

Fabrice Chêne


Un captif amoureux, de Jean Genet

Texte disponible chez Gallimard, collection « Folio »

Mise en scène : Guillaume Clayssen

Avec : Olav Benestvedt et Benoît Plouzen‑Morvan

Assistant à la mise en scène : Julien Crépin

Scénographie : Stéphanie Rapin

Photos : Raed Bawayah

Création vidéo : Boris Carré

Création lumière : Éric Heinrich

Costumes : Stéphanie Thiebault

Création du décor : Bernard Gerest

Création son : Samuel Mazzotti

Maquillage : Isabelle Vernus

Photo : © V. Puyraimond

L’Étoile du Nord • 16, rue Georgette-Agutte • 75018 Paris

Réservations : 01 42 26 47 47

www.etoiledunord-theatre.com

Métro : Guy-Môcquet

Du 4 au 13 décembre 2014 à 20 h 30

Durée : 1 h 10

15 € | 10 € | 8 €

Du 10 décembre 2014 au 25 janvier 2015 : exposition du photographe Raed Bawayah à la Maison européenne de la photographie