« Une histoire autrichienne », Cie Les Maladroits, critique, Le Mouffetard, Paris

une-histoire-autrichienne-cie-les-maladroits © alban-van-wassenhove

Une histoire… à revoir

Laura Plas
Les Trois Coups

Inventif, toujours pertinent dans son art de faire surgir un monde par des objets, « Une Histoire autrichienne », le dernier spectacle des Maladroits aborde le sujet passionnant de l’embrigadement nazi, mais échoue à faire… histoire, faute d’une dramaturgie appropriée.

C’est l’histoire de deux jeunes garçons passionnés de foot. L’un s’appelle Lukacs (double de l’unique interprète Arno Wögerbauer) et grandit à l’âge où Zidane est la star des pelouses et des Français. L’autre, grand oncle du premier, se nomme Léopold et a pour héros, comme nombre de garçons autrichiens de son époque, un dénommé Hitler. Ainsi, tandis que Lukacs emplit son album panini de joueurs de foot, il collectionne, lui, les visages de dignitaires nazis.

Les deux histoires se font donc parfois écho, en tout cas se croisent dans le spectacle. L’itinéraire de Poldi, le grand-oncle, embrasse la période du nazisme en Autriche depuis l’Anschluss jusqu’à la défaite face aux Alliés, entrecoupé d’interventions de Lukacs. Se succèdent, en effet, chez le petit-neveu la stupéfaction, le déni, la tentative de justification. Un homosexuel ne pouvant être nazi, il a dû feindre… Enfin, le rejet définitif de Poldi entraîne une rupture (sans doute douloureuse) avec la famille. Un vrai deuil donc. Dans un pays comme le nôtre où chacun semble s’enorgueillir d’un aïeul résistant, mais où la collaboration a été le régime de guerre, dans un pays où aujourd’hui les droites extrêmes font une référence de plus en plus décomplexée au nazisme, une telle exploration du passé ne peut que susciter l’intérêt.

Vignettes

Cependant, le va-et-vient entre passé et présent engendre une impression de fragmentation. Un peu comme si les spectateurs se trouvaient embarqués dans un album Panini. Si on aligne des vignettes de belle facture, on peine à trouver le fil. À l’image de Lukacs qui ne sait que penser, nous sommes un peu perdus. Or, le spectacle s’ouvre sur un mouvement de caméra saisissant qui nous fait entrer dans le paysage autrichien d’une carte postale. On aurait aimé suivre cette piste : sillonner cette étendue enneigée pour mieux comprendre, gratter le chromo. Cette proposition était saisissante.X

Comme toujours avec Les Maladroits, la pièce recèle de trouvailles. Cette fois, la métaphore filée est celle des objets ignifères : allumettes qui désignent les multitudes fanatisées, comme les victimes des fours crématoires près desquels Léopold jouait au foot. Paquets d’allumettes pourtant joliment ornés de paysages alpins. Briquets en forme d’armes. Elle s’enrichit d’autres objets souvent touristiques, parfois enfantins qui sont comme les trompe-l’œil de l’horreur. Derrière les allumettes bien droites, bien alignées, les allumettes brisées. Et l’emploi de modèles réduits glace d’autant plus que l’on peut y voir les enfances brisées des victimes et celles fanatisées des bourreaux.

La masse fait l’horreur mais l’union, la force

Il y a donc beaucoup d’intuitions… qui coïncident avec un aspect disparate, absent de Frères ou de Camarades. Arno Wögerbauer a beau se démener sur scène avec générosité, on a l’impression qu’il lui manque l’aide de ses compagnons. Une allumette seule ne fait pas l’étincelle, quelle que soit sa qualité. Et c’est encore plus vrai si elle brille en plein jour. Car on doit dire que la création lumières ne convainc pas tout à fait. Certes, on comprend, le choix d’assombrir peu à peu la scène dans un crépuscule des Idoles, mais la lumière crue ne met ni assez en valeur les objets, ni l’interprète.

Pour qui n’a pas suivi le parcours de la compagnie, le spectacle sera un festin d’inventions. Les spectateurs autour de moi étaient ravis, il faut le dire. Mais on aime tellement le travail des Maladroits qu’on aimerait penser que cette histoire autrichienne n’a pas mis son point final et pourra trouver sa plus belle forme.

Laura Plas


Site de la compagnie
Mise en scène et direction d’acteur : Benjamin Ducasse
Mise en scène et jeu : Arno Wögerbauer
Durée : 1 heure
Dès 8 ans

Le Mouffetard centre national de la marionnette • 73, rue Mouffetard • 75005 Paris
Du 10 au 18 avril 2026, du mardi au vendredi à 20 heures, le samedi à 18 heures et le dimanche à 17 heures
De 13 € à 22 €
Réservations : en ligne ou 01 84 79 44 44

Tournée ici :
• Du 27 au 30 avril, Le Trident scène nationale de Cherbourg-en-Contentin
• Les 8 et 9 juillet, dans le cadre du Festival Récidives, organisé par Le Sablier, CNMA, à Dives-sur-Mer
• Les 8 et 9 août, dans le cadre du Festival MIMA, à Mirepoix

À découvrir sur Les Trois Coups :
Super Objets, Cie Les Maladroits, Le Mouffetard, Paris
Camarades, Cie Les Maladroits, Le Mouffetard, Centre des arts de la Marionnette, Paris

Photos : © Alban Van Wassenhove

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