« When I saw the sea », Ali Chahrour, Critique, Passages Transfestival 2026, Metz

Le soleil, ni la guerre, ne peuvent se regarder fixement

Stéphanie Ruffier
Les Trois Coups

Lumières aveuglantes, ultra-basses qui font vibrer les fauteuils… Ali Chahrour surine nos sens avec un spectacle inconfortable pour mieux déciller nos regards. Rituel de désaliénation, sa proposition radicale donne du corps et de la voix aux récits des travailleuses « esclavagisées » au Liban.

Le chorégraphe Ali Chahrour l’annonce d’emblée, lors d’une table ronde consacrée aux contextes de création des artistes des pays arabes : « Je ne représente ni la langue arabe, ni le Liban, ni le Moyen-Orient. Je ne représente que moi. » D’ailleurs, il ne s’adresse pas particulièrement au public occidental qui « suit un génocide derrière des écrans sans protester ni intervenir ». Ici, il est venu défendre une esthétique – la sienne – et trouver des financements pour survivre (le spectacle a été présenté dans le cadre du Festival d’Avignon 2025). Il revendique laver le linge sale de son pays sur scène, quitte à en donner une image qui déplaise ou qui ne corresponde pas aux attentes et clichés. 

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Abordant le Kafala, système de parrainage qui tient de l’esclavage moderne, sa pièce nous conte de l’intérieur la précarité et le désarroi de ces travailleuses. Les événements dévastateurs de septembre 2024, qui provoquent la fuite de leurs employeurs, les font passer d’un joug sévère à l’abandon. Vulnérables parmi les vulnérables, elles se retrouvent exposées au dénuement total. Sur le plateau nu, justement, les corps et les témoignages de ces femmes sobrement vêtues de noir explosent, en contre-jour violent. Tandis que les bombardements pleuvent, que les immeubles tombent en poussière, celles qui sont livrées à elles-mêmes laissent s’écouler, à la première personne, le récit de leur parcours. En adresse directe.

Porteuses de fardeaux oubliés

Zena Moussa, Tenei Ahmad et Rania Jamal portent des histoires personnelles, des voix multiples. Filiations mises à mal, lien mère-fille brisé, sacrifices et privations grèvent leur vie. Elles racontent aussi le quotidien : quelques Picon (Vache qui rit) concédées par leur patronne pour tout repas, nuits passées dans la salle de bain… Le récit cru, nu, entrave les gestes. À l’image de leurs empêchements, les corps ne se déploient guère. Et les spectateurs, agressés par les lumières puissantes, comme pris dans les phares du réel qui ne laisse aucun refuge, doivent sortir de leur aveuglement : en temps de guerre, y compris parmi les civils, il est possible que l’humain oublie et nie son prochain.

Les filles et les mères tombent au sol. Le singulier sifflement pénétrant de la danseuse éthiopienne nous étreint. Hors des fers du travail, la famille, le couple, redoublent souvent l’humiliation ou l’arrachement. Souffle court, corps opprimé, they can’t breathe. Sur un plateau en surplomb, la musique composée et interprétée par Lynn Adib et Abed Kobeissy part en trilles comme des mitraillettes ou soutient le martèlement de profundis des épaules qui frappent le sol. Douleurs.

Dignité dans le collectif

Toutefois, peu à peu, l’abattement mue en rituel de réparation, à l’instar des démarches et luttes de ces migrantes domestiques qui tentent de retrouver un enfant ou de se libérer de leurs entraves. Les chevelures se déploient et tournoient. En contre-point des téléphones et passeports confisqués, de l’interdiction de fredonner, les voix de libèrent, les poumons s’ouvrent. Les trois femmes se soutiennent les unes les autres, gagnent en confiance.

Abrupte, la proposition poétique saisit par son humanité qui insiste. Voilà qu’en manière d’exorcisme, le trio solidaire organise sa cérémonie de relevailles, via des voiles. Les chœurs et les portés sororaux recomposent des figures de pietà, en hommage aux oubliées comme aux mortes, dans des variations lentes et infinies. Cantonnées sur une zone littorale, les femmes découvrent la mer, parfois pour la première fois. Elles regardent loin vers l’horizon. Leur poème visuel, hommage en marche vers la dignité, touche au cœur par sa sobriété. Sépulture symbolique, bercements réparateurs, il constitue aussi un redéploiement de la voilure de l’existence. Au-delà de la mer(e).

Stéphanie Ruffier


Traduction : Marianne Noujeim
Mise en scène et chorégraphie : Ali Chahrour
Avec : Zena Ali, Tenei Ahmad, Rania Jamal
Musique composée et interprétée par : Lynn Adib, Abed Kobeissy
Assistant à la mise en scène : Chadi Aoun
Création lumière et direction technique : Guillaume Tesson
Assistant au directeur technique : Pol Seif
Designer sonore : Benoît Rave
Relecture : Hala Omran
Durée : 1 h 10
Dès 14 ans

Spectacle vu dans le cadre de Passages Transfestival, à Metz, du 14 au 28 mai 2026
Tarifs : de 5 € à 22 €
Plus d’infos ici

Tournée :
• Le 4 juin, dans le cadre du festival Latitudes contemporaines, à Lille (59)
• Les 17 et 18 octobre, De Singel (Belgique)

Photos : Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon


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