« Au‑dehors », d’Alain Ubaldi, Théâtre Tremplin à Avignon

« Au-dehors » © D.R.

« Au‑dehors » : l’antichambre de la solitude

Par Anaïs Heluin
Les Trois Coups

Dans le labyrinthe avignonnais, parmi les nombreuses impasses et passages hasardeux, se trouvent des portes discrètes vers d’autres mondes. Le Théâtre du Tremplin, avec « Au-dehors » d’Alain Ubaldi, nous fait quitter le parcours grégaire des spectacles de pur divertissement pour un univers à la beauté hypnotique : celui de la solitude.

Tantôt amorphe, tantôt agité d’une inquiétante énergie, un homme occupe une pénombre à peine trouée de quelques sources de lumière diffuse. Il semble attendre. La fin d’un cauchemar peut-être, ou simplement que le temps passe et l’épargne. Tout dans son attitude, dans sa gestuelle désespérée, fait de lui un homme en cage, aux yeux de loup, condamné à perpétuité. À vivre sa détresse sauvage jusqu’au bout, à endosser sa tristesse tatouée sur la peau. Il reste sans doute peu de temps avant sa décomposition, avant le délitement complet de son existence, déjà lointaine.

Il n’écoute même pas le récit en off qui raconte une petite tragédie moderne, le conte de l’homme licencié pour être arrivé dix minutes en retard au bureau. C’est une réalité qui ne le concerne pas. Pourtant, la voix venue d’on ne sait où parle à la première personne, tel un cri intérieur, froid et monocorde. Poésie de l’ombre et du tâtonnement. Beauté douloureuse, née de l’anéantissement d’un individu, de sa progressive déshumanisation. Quelle guerre a-t-il pu mener, quel combat assez sordide pour le détruire ainsi ? Et la haine qui irradie son regard par moments, haine de lui-même et des autres peut-être, de quelle blessure est-elle issue ?

Le public n’a qu’à se tenir en face, fixer l’homme comme on scrute un ciel nuageux. Pour deviner une averse, pour prévenir le malheur. Ou se laisser pénétrer par son désespoir. Car c’est une sorte de violence qu’il nous impose, à laquelle on ne peut se soustraire, à laquelle on se surprend même à adhérer… On sent bien qu’il nous interpelle, mais pas pour demander de l’aide, ni pour se faire plaindre : seulement pour nous montrer que la vie l’a quitté, remplacée par un vide sidéral. Stéphane Schoukroun, par la force et la perfection de son expression névrotique, fait glisser qui veut vers une réflexion aux dimensions multiples. Son corps, habité d’un souffle fantastique, s’ouvre à toutes les significations, apte à incarner une souffrance universelle.

Le mal de l’homme incarcéré dans son for intérieur évolue, sans que l’on puisse dire s’il tend vers l’apaisement ou vers la mort. La mise en scène d’Alain Ubaldi, qui complète subtilement le jeu tout en nuances de l’acteur, marque les différentes phases de la névrose, de façon presque clinique. L’homme en cage n’existe d’ailleurs que par les symptômes variés d’un même état morbide. De muet, il devient aphasique. Il cherche alors à extraire sa parole d’un engluement trop ancien, et les mots se heurtent, et heurtent celui dont la langue renaît. Lui que l’on ne devinait qu’à travers un écran, sorte de filtre strié de taches lumineuses, comme une réalité incertaine ou inaccessible, apparaît enfin dans une image bien nette. Pour remonter aux origines de ses frustrations, à la « puissance de la solitude ».

« Hello, stranger », dit la fille croisée avant l’enlisement, belle créature trop parfaite pour lui qui est toujours resté aux marges de la vie. Comme pour lui rappeler qu’il faut marcher dans le même sens que les autres. A fortiori parce qu’elle ne l’affiche pas de façon explicite, la pièce est d’autant plus politique, jusque dans ses moindres ramifications. Les normes, l’engagement dans la vie et dans la société, l’exclusion par la différence, affleurent à chaque moment du monologue, parties intégrantes du flux poétique qui transporte l’ensemble. La réalité elle-même entre dans la ronde des interrogations : les rêves s’enchâssent, se mêlent au réel, jusqu’à la confusion.

Au spectateur de tisser les liens qu’il désire, d’imaginer ce que le récit elliptique laisse en suspens. Atteint par l’atmosphère kafkaïenne du spectacle, son identité est ébranlée. C’est qu’il a entrevu un univers singulier, régi par des règles inconnues. Qu’il lui appartient de déchiffrer… 

Anaïs Heluin


Au-dehors, d’Alain Ubaldi

Texte et mise en scène : Alain Ubaldi

Avec : Stéphane Schoukroun

Scénographie : Wilfried Roche

Lumières : Thomas Falinower

Bande-son : Lionel Garcin

Vidéo : Jean-Pierre Lenoir

Décor : David Hanse

Collaboration artistique : Estelle Gapp

Regard chorégraphique : Catherine Vernerie

Photo : © D.R.

Théâtre Tremplin • 8, ter rue Cornue • 84000 Avignon

theatretremplin@9business.fr

Réservations : 04 90 85 05 00

Du 8 juillet au 31 juillet 2010, tous les jours à 20 h 30

14 € | 10 € (tarif carte off)