« Bella figura », de Yasmina Reza, les Gémeaux à Sceaux

Bella figura © Arno Declair

Vide et plénitude du masque

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

D’abord jouée en mai à la Schaubühne, Thomas Ostermeier présente « Bella figura » de Yasmina Reza en France. Il a sollicité et traduit cette pièce avec son dramaturge Florian Borchmeyer. Sa mise en scène, impeccable, éclaire à sa juste mesure un texte qui, l’air de rien, réinvente la comédie contemporaine à partir des codes du théâtre de boulevard.

« Ce qui importe sont tous [les] contretemps », « les indispensables pauses, silences et flottements », signale Yasmina Reza dans la didascalie inaugurale de sa pièce. Et, en effet, tout se joue dans ce hors-texte, dans les moments compliqués, suintant l’ennui, l’indécision, le malaise. Loin d’être faibles, ces temps silencieux suspendent le flot linéaire des paroles quotidiennes, font résonner l’écho d’un désastre, démasquent les personnages. Ils rythment et ordonnent le texte. Comme ils ponctuent la vie.

Bella figura débute in medias res avec la dispute d’un couple, un soir, sur un parking : Boris accumule les maladresses avec sa maîtresse Andrea – la pire étant d’avouer que le restaurant où ils se rendent a été conseillé par sa femme. Sur ce, ils veulent repartir. Mais ils sont retardés par un accident : Boris a renversé Yvonne, venue fêter son anniversaire avec son fils Éric et sa belle-fille Françoise (laquelle est amie avec l’épouse de Boris !). La situation et les personnages sont typiques d’un vaudeville. Ce départ du couple adultère, cette fin annoncée d’emblée mais empêchée, ce contretemps, ne cesse de se répéter. Les amants restent dîner avec le trio. Régulièrement, la tension monte entre divers protagonistes ; Boris et/ou Andrea veulent partir, mais ils restent. Et les fameux « flottements » ou « silences » succèdent aux conflits, marquent des pauses entre les séquences, défigurent les temps forts.

Tout l’art de Yasmina Reza est là : dans ces dialogues banals, fiévreux, et dans ces silences. Ceux-ci débusquent les clichés tapis derrière le langage et les attitudes, ils montrent la vacuité et la mélancolie de l’homme bourgeois moderne.

Qui se cache derrière le masque ?

Thomas Ostermeier, qui s’interroge au fil de ses spectacles sur la persona met en lumière les qualités de cette écriture. La scénographie, sobre, est assez abstraite : au fond, un grand écran vidéo bouche l’espace de jeu ; un plateau rond tournant figure le Temps (celui qui s’écoule et dégrade, ou celui, plus intime, suspendu). Mais quelques objets réalistes explicitent les lieux de l’action, les « scènes » et le milieu social des personnages : la voiture signale que les protagonistes sont sur un parking au début et à la fin de la pièce, des meubles contemporains indiquent qu’ils se trouvent sur la terrasse du restaurant chic, ou à l’intérieur, autour d’une table. Les costumes sont à la fois actuels et inactuels : en même temps classiques, neutres, intemporels et bourgeois. Tous ces signes scéniques rendent compte de l’aspect indéfinissable du genre de ce texte qui utilise les codes du théâtre de boulevard pour produire une comédie grinçante réfléchissant sur l’artifice (dans la vie et dans le théâtre).

C’est ainsi que des images d’insectes et de crustacés sont projetées sur l’immense écran. Ces animaux font partie de l’intrigue : les moustiques attaquent les personnages dès qu’ils sont dehors, les grenouilles hurlent sur la terrasse, le restaurant est réputé pour ses fruits de mer. Surtout, ils signalent l’animalité humaine dissimulée sous le vernis social : leurs combats physiques et verbaux, leur envie de crier, leur comportement de parasite, leur forme gênante (le crustacé a l’aspect d’une espèce de croûte). Pour accentuer l’effet de mise en abyme, un aquarium rempli de bestioles apparaît dans les séquences du dîner. Ce rectangle en verre rappelle la pièce des toilettes où cherchent à copuler Andrea et Boris, et il fait écho à la forme de l’écran. Ostermeier souligne donc le parallèle entre les bêtes et les personnages, et transforme le plateau en étude de laboratoire : le spectateur observe les espèces humaines, est submergé de visions d’une inquiétante étrangeté. La musique de Malte Beckenbach, les sons du saxophone, du vibraphone ou de la batterie qui envahissent la scène lors des fameux contretemps, intensifient le trouble et la dissonance.

Surtout, le jeu des comédiens est inestimable. Bella figura a été commandé pour Nina Hoss – exquise dans le film Barbara – qui irradie de sensibilité, de fébrilité, de sensualité et d’humour. Sa beauté rappelle celle des actrices de Bergman ou de Hitchcock. Elle incarne parfaitement cette Andrea « ordinaire » qui multiplie les « figures » : amante cabotine, mère affectueuse, femme désespérée rêvant de renouveau, et actrice qui attire l’attention de tous dans de petits morceaux de bravoure. Car il ne faut pas s’y tromper, ses moments de crise existentielle sont à la fois vrais et faux : Andrea vit des instants tragiques, mais sait aussi que son attitude est un rôle. L’actrice est juste derrière le personnage, et jouer procure une plénitude qui fait oublier le sentiment de vacuité. Nina Hoss parvient à produire cet effet de dédoublement.

Et il en est de même des autres comédiens. Mark Waschke campe avec authenticité un Boris qui voit s’effondrer les fondations de sa vie (son entreprise, son mariage), et cette décrépitude de la façade bourgeoise s’accompagne d’une altération de sa figure qu’Andrea dénonce comme factice et ridicule. Stéphanie Eidt excelle dans les rôles de Françoise : elle peut se façonner le « masque de la vertu » qui juge la relation du couple adultère, celui de la paix et de la civilité lorsqu’elle essaie de l’accepter, celui de la déploration quand elle constate que son mari ne la soutient pas, celui de la mélancolie suivi de près par la figure forcée de la gaieté. Car on est bien dans une comédie. Renato Schuch interprète Éric, celui qui cherche à temporiser dans cette « soirée déréglée », joue aussi le séducteur hypocrite, le fils excédé par la « tête de martyr » de sa mère. La grande Lore Stefanek, enfin, incarne Yvonne : celle qui s’évanouit, perd la tête, prend des notes, s’amuse, se voile la face ou révèle les masques sociaux : « les gens n’aiment pas être humiliés en société ». Elle jalonne la pièce de ses réflexions sur l’angoisse de la vieillesse et du temps qui dégrade, sur le manque de soutien et l’absurdité de l’existence. L’actrice module avec un plaisir évident ces tonalités comique et tragique.

La légèreté du théâtre, malgré tout

Le spectacle offre ainsi une lecture fine d’un texte où l’insignifiant et le ridicule se mêlent au drame existentiel : telle est « la matière stagnante et houleuse de la vie » ¹ Mais ces cinq bourgeois médiocres, « échoués », craignant de « s’enliser pour l’éternité », et qui tendent un miroir aux spectateurs, n’ont pas la dimension métaphysique et farcesque des personnages de Beckett. En regard des évènements sombres actuels, et c’est injuste pour elle, la pièce paraît légère (tout n’est que vanité face à la mort). Et même sans cela, on n’est pas dans l’humanité puissante et ténébreuse de Shakespeare… Cela dit, le fait que Bella figura laisse tant de place aux non-dits et à la métathéâtralité (des termes en témoignent comme « figure », « occuper l’espace », « modulation de la voix », « mime », « faire des drames », « catastrophe », « résolution heureuse », « s’égayer ») est vraiment intéressant. Le spectacle exalte l’étrangeté sous le masque, et tire avec ingéniosité les fils de la comédie et du drame. C’est un peu dérisoire en ce moment. C’est aussi beaucoup. Le théâtre reste indispensable. 

Lorène de Bonnay

  1. Yasmina Reza.

Bella figura, de Yasmina Reza

Texte publié aux éditions Flammarion

Traduction : Thomas Ostermeier, Florian Borchmeyer

Mise en scène : Thomas Ostermeier

Avec : Nina Hoss (Andrea), Mark Waschke (Boris Amette), Stephanie Eidt (Françoise Hirt), Renato Schuch (Éric Blum), Lore Stefanek (Yvonne Blum)

Scénographie : Jan Pappelbaum

Costumes : Forence von Gerkan

Musique : Malte Beckenbach

Vidéo : Guillaume Cailleau, Benjamin Krieg

Dramaturgie : Florian Borchmeyer

Lumières : Marie‑Christine Soma

Photo : © Arno Declair

Les Gémeaux • 49, avenue Georges-Clemenceau • 92330 Sceaux

Réservations : 01 46 61 36 67

Site du théâtre : http://www.lesgemeaux.com/

Du 19 au 29 novembre 2015 à 20 h 45, dimanche à 17 heures, relâche le lundi

Durée : 1 h 45

34 € | 27 € | 18 €