« Bestie di scena », d’Emma Dante, Théâtre du Rond-Point à Paris

Bestie-di-scena-Emma-Dante

L’enfance de l’art ?

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Au dernier Festival d’Avignon, les images choc et les instants de grâce d’Emma Dante ont marqué les esprits. Repris au théâtre du Rond-Point, « Bestie di scena » peut en laisser certains perplexes, voire les mettre mal à l’aise. Pourtant, cette recherche aboutit à un spectacle remarquable.

Sur le plateau, quatorze comédiens et danseurs, dont beaucoup de femmes : la metteuse en scène italienne les expose, les exhibe. Sans mots et sans artifices. Nus. Là, sous nos yeux, ils occupent l’espace vierge de tout décor. Sauvages, ils ne semblent trouver le réconfort que serrés les uns contre les autres. Ils font corps. Qu’ils soient en ronde silencieuse, en rangs d’oignons, épars ou regroupés, on croirait des bêtes prisonnières de leur enclos.

Bestie-di-scena-Emma-Dante
« Bestie di scena », d’Emma Dante © Masiar Pasquali

Vulnérables, malmenés, humiliés par moult objets (serpillière, cacahuètes, pétards, armes), ces pauvres bougres tentent de s’en sortir comme ils peuvent. Ils ne pensent pas. Ils doivent faire face à ce qui se produit sur scène. Ni plus ni moins. Ils se laissent juste guider par leurs instincts, avec un semblant de convention à respecter : se masquer (tant qu’ils peuvent) le sexe, les seins ou les yeux. Jusqu’à la rébellion finale.

Cette petite communauté se retrouve effectivement prise au piège, celui de multiples tentations, comme la haine ou l’amour, la peur ou l’envie : « À l’instar d’Adam et Eve chassés du paradis, les bêtes sont nues quand elles débarquent sur terre, où elles vont connaître le monde matériel avec ses embûches et ses tentations. Besti di scena, c’est exactement ça, un spectacle plein de tentations et de pureté », précise la metteuse en scène.

Perversité ?

Ce troupeau d’âmes errantes serait-il au purgatoire ? Ne s’agirait-il alors pas plutôt d’une humanité mise à nu, dont la survie dépendrait de sa capacité à résister à l’oppression ? Que de questions délibérément laissées ouvertes par Emma Dante !

Bestie-di-scena-Emma-Dante
« Bestie di scena », d’Emma Dante © Masiar Pasquali

Construite à rebours, cette « histoire » remonte de nos jours à l’état primitif, en passant par quelques clins d’œil à notre civilisation. Les nombreux accessoires, qui déclenchent les épreuves, surgissent de partout. Ce serait trop simple s’ils ne venaient que des cintres. Mais l’oppresseur reste caché. Dieu, chef suprême, leader : il pourrait être tout cela à la fois.

Au début du spectacle, la référence au metteur en scène est malgré tout flagrante : ce groupe de sportifs qui s’entraînent comme le faisaient les acteurs de Meyerhold (metteur en scène et inventeur de la biomécanique des corps), l’effort et la communion, la concentration puis le contact avec le public, l’offrande de leurs vêtements trempés de sueur, tout cela évoque le monde du théâtre. Mais c’est dans cette polysémie que réside l’intérêt du spectacle. Chacun peut y projeter ses peurs et ses fantasmes.

Des interprètes « habillés de chair »

Rien de bien pervers là-dedans ! Pourtant l’artiste sicilienne est radicale. Elle s’empare volontiers de sujets qui fâchent (la religion, le machisme, le poids des traditions), ne craint pas de bousculer les idées reçues. De même, elle exige de ses acteurs don de soi et esprit de sacrifice, car leur beauté offerte au public doit inévitablement s’accompagner de leur lot de misères, de leurs faiblesses et de leurs laideurs. Pour creuser la question de la représentation, l’être humain est ainsi exposé dans toute sa complexité. Après le Théâtre de la Cruauté d’Artaud, Emma Dante crée un théâtre de la bestialité. Toutefois, en le rendant absurde, elle maintient une distance salutaire.

Emma Dante avoue n’avoir pas trouvé d’autres moyens pour se découvrir que cette vertigineuse plongée dans l’âme humaine, au moyen du théâtre ou du cinéma : « Dans cette pièce, je découvre, en fait, quelque chose de moi, de mes peurs, de mes faiblesses, de ma pudeur. Je voulais parler d’eux, mais au fond je me suis retrouvée à parler de moi-même », déclare-t-elle. À ceci près que ce n’est pas elle qui se jette en pâture. Jolie pirouette !

Sujets de l’expérience, les interprètes s’en donnent malgré tout à cœur joie, jouant comme des enfants, se laissant porter par le rythme imposé par le groupe, sauf qu’ils ne racontent aucune histoire et n’endossent aucun costume (ce que les enfants aiment plus que tout) ! Ces acteurs nous montrent ce qu’ils ont au fond de leurs entrailles. Sans fard et en toute innocence, en exploitant toutes les ressources de l’expressivité. Et ils sont impressionnants.

La metteuse en scène sicilienne n’en fait pas de simples objets de regards, des bêtes de foire. En quête de vérité, elle donne à voir la force vive de ses interprètes, de chaque être, revenu à la source du jeu. Et elle puise dans l’essence même du travail de l’artiste, sa vie de bête de scène. C’est culotté, mais monstrueusement beau, car généreux et abouti. Voilà, en quelque sorte, un moyen d’accéder à l’enfance de l’art, se ressourcer, afin de poursuivre des recherches passionnantes sur le théâtre ! 

Léna Martinelli


Bestie di scena, d’Emma Dante

Avec : Elena Borgogni, Sandro Maria Campagna, Viola Carinci, Italia Carroccio, Davide Celona, Sabino Civilleri, Roberto Galbo, Gabriele Gugliara, Daniela Macaluso, Carmine Maringola, Ivano Picciallo, Leonarda Saffi, Daniele Savarino, Stéphanie Taillandier, Emilia Verginelli, Marta Zollet

Décors : Emma Dante
Lumières : Christian Zucaro
Directeur de plateau : Gabriele Gugliara

Durée : 1 heure

Photo © Masiar Pasquali

Théâtre du Rond-Point • 2 bis, avenue Franklin-Roosevelt • 75008 Paris

Réservations : 01 44 95 98 21

Plus d’infos ici

Du 6 au 25 février 2018, du mardi au samedi à 21 heures, le dimanche à 15 heures, relâche les lundis et le 13 février, puis tournée

De 12 € à 38 €


À découvrir sur Les Trois Coups

Verso Medea, d’Emma Dante, par Léna Martinelli