« Ciels », quatrième et dernière partie du quatuor « le Sang des promesses », de Wajdi Mouawad, parc des Expositions à Avignon

Wajdi Mouawad © Christophe Raynaud de Lage

Déception amoureuse

Par Estelle Gapp
Les Trois Coups

Avec « Ciels », dernier épisode de la tétralogie « le Sang des promesses », comme avec « Seuls » au Festival d’Avignon 2008, le dramaturge Wajdi Mouawad répète ce geste essentiel de la création artistique : la prise de risque. Présenté comme un « contrepoint » à la trilogie « Littoral, Incendies, Forêts », « Ciels », combinaison virtuose qui superpose les niveaux d’écriture – texte, vidéo, poésie, mathématiques –, déçoit cependant par son propos et sa forme : au cœur d’un dispositif original mais sous-exploité, la pièce aborde un sujet d’actualité (le terrorisme) à travers un thriller ésotérique qui n’est pas sans rappeler le polémique « Da Vinci Code ». Dans ses choix scénographiques comme dans la direction d’acteurs, le metteur en scène affiche un parti pris trop cinématographique, qui substitue l’image à la poésie. Sous le ciel démythifié du présent, Wajdi Mouawad rompt dangereusement avec le lien sensible, esthétique et universel qui l’unissait à son public.

« Tuer la poésie efface l’invisible », écrit Wajdi Mouawad dans le Sang des promesses. Dans le décor blanc, aveuglant, de Ciels, tout est mis à vue : les personnages passent d’un espace à l’autre comme des animaux de laboratoire. Et le recours à l’image (vidéoconférence, extraits d’archives des guerres du xxe siècle) explicite le texte de manière redondante. Par cette surexposition, Wajdi Mouawad semble rester à la surface des choses, et perdre le lien profond avec le public qui faisait la richesse de ses précédents spectacles. Il abandonne le matériau mythique, poétique, au profit d’une performance technologique et d’un jeu désincarné. Proche du cinéma ou du jeu de rôles, l’interprétation des comédiens accentue l’impression de déshumanisation. À l’abri des bombes, dans cet étrange bunker qui nous isole et nous affole à la fois, la fiction se réduit à une autre réalité, virtuelle : « le présent, surtout celui qui est sanglant, annule le mythe, la fiction, et oblige presque au documentaire » écrit encore Wajdi Mouawad.

La porte est dans le plafond !

Dans cette enquête policière sur une menace d’attentat islamique à travers le monde, l’intrigue flirte entre le film d’espionnage et le thriller ésotérique. Le suspense a remplacé le souffle épique. Le jeu, extrêmement codifié, ne laisse plus de place à l’inventivité. On regrette la dimension ludique du faux tournage, dans Littoral, où les comédiens improvisent des projecteurs avec des seaux, une caméra avec une guitare électrique… Ici, l’image étouffe l’imaginaire. Tout comme le dispositif scénique, cubique, étouffe le spectateur. À mille lieues de « la transparence des plafonds » dont parle si bien Wajdi Mouawad, le plafond inexploité accentue l’impression d’enfermement (et pourtant, « la porte est dans le plafond ! » indique le texte). Dès l’entrée des spectateurs, l’expérience évoque un univers concentrationnaire, proche du « panopticon » chez Foucault. Curieusement, alors qu’ils sont invités à s’asseoir sur des tabourets tournants, les laissant libres de choisir l’orientation de leur regard, les spectateurs reproduisent, presque instinctivement, le rapport frontal classique de la convention théâtrale. Avant que le spectacle ne commence, l’installation en dit long sur le comportement de groupe. Mais, malgré son originalité, le dispositif ne tient pas ses promesses : la majorité de la pièce se déroule sur le plateau principal, tandis que les espaces périphériques, lieux intimes, apparaissent comme secondaires. Au centre, les spectateurs sont subtilement intégrés à l’intrigue, mais le jeu n’est pas poussé plus loin.

Annoncé comme « contrepoint » à la trilogie, Ciels marque une véritable rupture esthétique. Alors que le génie de Wajdi Mouawad consiste à partir d’un récit incarné, replaçant le singulier au sein du collectif, Ciels inverse le rapport particulier-universel : en traitant d’un sujet à l’échelle mondiale (la menace terroriste dans huit capitales), l’auteur s’éloigne de sa vérité intime. Tout se passe comme si la pièce, sans ancrage individuel, touchait moins les spectateurs. Le propos lui-même soulève un grave paradoxe : instrumentalisés par un groupe de jeunes anarchistes, la poésie et l’art servent à reproduire la violence meurtrière du xxe siècle. Comment la poésie peut-elle participer à la destruction du monde ? Wajdi Mouawad n’a-t-il plus l’ambition de « persévérer dans cet étrange délire qu’est la poésie, le théâtre, et [toutes ces] autres formes de rêves enragés et irrésistibles » ?

On ne peut pas ne pas être solidaire. La façon qu’on a de le faire, c’est de risquer ce qu’on a.

Sous le ciel démythifié du présent, la répétition de la violence précipite le chaos. L’un des plus beaux moments annonce la pire des apocalypses : les lettres d’un poème s’envolent et tournoient autour de nous, avant de tomber comme en pluie. « Les poètes ne marchent pas avec des parapluies », répète mystérieusement le texte. Sans parapluie, impossible de retenir les mots. Est-ce la mort des mots ? Est-ce l’effacement du langage dans le cri ? Si Ciels est un pari risqué, une intrusion pessimiste dans notre époque désenchantée et déshumanisée, la pièce garde cette qualité essentielle : assumer l’inquiétude contemporaine. « On ne peut pas ne pas être solidaire. La façon qu’on a de le faire, c’est de risquer ce qu’on a. Ce qu’on a, c’est nous, sur scène, avec la possibilité de nous tromper, d’échouer. Ne cherchez pas alors à vous rassurer. Soyez inquiets […] soyez, anonymement, généreux de vos peines », écrit Wajdi Mouawad à ses comédiens. Être inquiet, n’est-ce pas être « en quête » ? Après l’odyssée Littoral, Incendies, Forêts, Wajdi Mouawad serait-il en quête d’un autre théâtre ? 

Estelle Gapp


Ciels, quatrième et dernière partie du quatuor le Sang des promesses, de Wajdi Mouawad

Cies Au carré de l’hypothénuse (France) et Abé carré cé carré (Québec), coproduction espace Malraux, scène nationale de Chambéry

Texte et mise en scène : Wajdi Mouawad

Dramaturgie : Charlotte Farcet

Avec : John Arnold, Georges Bigot, Valérie Blanchon, Olivier Constant, Stanislas Nordey et, en vidéo, Gabriel Arcand, Victor Desjardins

Assistanat à la mise en scène : Alain Roy

Conseil artistique : François Ismert

Suivi artistique : Pierre Ziadé

Scénographie : Emmanuel Clolus

Musique : Michel F. Côté

Lumière : Philippe Berthomé

Son : Michel Maurer

Costumes : Isabelle Larivière

Réalisation vidéo : Dominique Daviet

Création vidéo : Adrien Mondot

Photo : © Christophe Raynaud de Lage

Production : Anne Lorraine Vigouroux (France), Maryse Beauchesne (Québec)

Parc des expositions • Châteaublanc (Avignon)

Du 18 au 26 juillet 2009 à 22 heures et du 27 au 29 juillet 2009 à 17 heures

Durée : 2 h 30

27 € | 21 € | 13 €

Tournée :

  • Du 26 au 28 septembre 2009 à Limoges, dans le cade du festival Francophonies en Limousin
  • Du 5 au 9 octobre 2009 au Grand T de Nantes
  • Du 15 au 22 octobre 2009 à la Comédie de Béthune
  • Du 6 au 14 novembre 2009 aux Célestins à Lyon
  • Du 19 au 22 novembre 2009 à la Comédie de Clermont-Ferrand
  • Du 27 novembre au 4 décembre 2009 au Théâtre national de Toulouse
  • Du 10 au 18 décembre 2009 à l’espace Malraux de Chambéry
  • Du 2 au 6 mars 2010 à la M.C.2 de Grenoble
  • Du 11 mars au 10 avril 2010 à l’Odéon à Paris