« Du désir d’horizons », de Salia Sanou, Théâtre national de Chaillot à Paris

« Du désir d’horizons » © Stéphane Maisonneuve « Du désir d’horizons » © Stéphane Maisonneuve

Un spectacle qui dégourdit le cœur

Par Élisabeth Hennebert
Les Trois Coups

Quand l’art pour l’art offre la plus percutante évocation des camps de migrants.

D’abord, il y eut les statistiques, puis des noms, des photos-chocs puis des mots, des flots de paroles pour tenter de décrire l’horreur de cette vague de misère déferlant, depuis l’Afrique et le Proche‑Orient, vers l’Europe. Et toujours cette impression pénible que le verbe, le chiffre et même l’image sont inadéquats pour qualifier la réalité. Voici maintenant un spectacle qui récuse le verbiage pour nous livrer, par la rythmique, par le langage corporel, une approche saisissante des camps de réfugiés.

« Inattendu » est l’adjectif qui revient sans cesse à l’esprit pendant cette courte performance (une heure à peine). Inattendu, le parti pris scénographique, simple mais efficace, qui consiste à résumer l’univers de l’émigration en deux objets : le lit de camp, la Mobylette, symbolisant l’ici et l’ailleurs. Inattendu, l’enchaînement visuel et sonore des tableaux avec notamment des effets de surprise brillants dans la musique d’Amine Bouhafa. Inattendue, l’utilisation a minima des textes de Beckett et de Nancy Huston, précisément pour rejeter l’emploi des mots.

L’ensemble n’est pas parfaitement ficelé, et je me suis demandé pourquoi le début du spectacle me paraissait un peu longuet. C’est peut-être que le chorégraphe hésite à renoncer totalement à la narration, ce besoin de raconter quelque chose qui est le propre de l’art engagé, souvent à mauvais escient. J’ai déjà exposé à propos du Triptyque de Lampedusa de Lina Prosa, ce que je pensais de l’art engagé mal compris. Heureusement, au bout de quelques minutes, le spectateur sur le point de piquer du nez est réveillé par Salia Sanou le chorégraphe qui botte hors de scène Salia Sanou le phraseur. Le chorégraphe se laisse aller à ce qu’il sait faire de mieux : la danse. De ses missions avec l’association African Artists for Development auprès de réfugiés au Burundi, il a rapporté les seuls souvenirs utilisables par un danseur : des rythmes, une gestuelle, des pulsations.

« Du désir d’horizons » © Stéphane Maisonneuve
« Du désir d’horizons » © Stéphane Maisonneuve

De la danse comme circulation

Dès lors qu’il ne cherche plus à témoigner mais à contempler, Salia Sanou émerveille son public. Et il parvient, ô prodige, à nous offrir sur le thème plutôt sombre de l’enfermement des migrants dans les camps, une pièce d’art pour l’art, complètement onirique et beaucoup plus juste que bien des discours démonstratifs.

Car en scrutant ces magnifiques athlètes, tantôt corps isolés et désarticulés, tantôt collectivité harmonieuse, on découvre soudain la fabuleuse force de circulation symbolique contenue dans la danse. Flux des pas mais aussi flux du sang, pulsation de vie qui continue à battre, parfois puissante, parfois ténue, sous la pression mortifère de tout ce qui garrotte les hommes.

D’un coup, ce ne sont plus seulement les réfugiés du Burundi ou d’ailleurs qu’on voit danser sous nos yeux, ce n’est plus seulement leur sang qu’on entend cogner dans nos tempes. Ce sont aussi les battements cardiaques restitués par n’importe quel monitoring, les bruits perçus sous la neige par les chiens d’avalanche, les coups frappés contre les parois par les sous-mariniers du Koursk jusqu’au dernier souffle de vie. Tous nos petits bonheurs, tous nos grands désespoirs sont dans ces pulsations qui nous rappellent que tant qu’il y a du rythme, il y a de la vie. Ce message‑là n’est pas enfermable derrière des barbelés. Voici un spectacle qui avance de guingois mais finit en nous laissant émus aux larmes. 

Élisabeth Hennebert


Du désir d’horizons, de Salia Sanou

Conception et chorégraphie : Salia Sanou

Avec : Valentine Carette, Ousséni Dabaré, Catherine Denecy, Jérôme Kaboré, Michael Nana, Elithia Rabenjamina, Marius Sawadogo, Soa Ratsifandrihana

Lumières : Marie‑Christine Soma

Scénographie : Mathieu Lorry Dupuy

Musique : Amine Bouhafa

Régie : Rémy Combret et Diane Guérin

Photos : © Stéphane Maisonneuve

Théâtre national de Chaillot • 1, place du Trocadéro • 75116 Paris

30 juin 2016 à 19 h 30 et 1er juillet 2016 à 20 h 30

Tarifs : de 35 € à 8 €

Durée : 1 h 5

Tournée 2016 :

  • 3 et 4 juillet : Festival Montpellier Danse
  • 13 et 14 septembre : La Bâtie‑Festival de Genève (Suisse)
  • 23 septembre : Francophonies de Limoges
  • 6 octobre : Festival Novart du Casino de Bordeaux
  • 13 octobre : la Passerelle à Saint‑Brieuc
  • Du 18 au 20 novembre, Théâtre Louis‑Aragon de Tremblay‑en‑France

Consulter le site www.saliasanou.net