« Eugène Onéguine », d’après Alexandre Pouchkine, Théâtre Marigny à Paris

« Eugène Onéguine » © DR « Eugène Onéguine » © DR

Le difficile passage du roman à la scène

Par Maxime Grandgeorge
Les Trois Coups 
 
Rimas Tuminas et la troupe du Théâtre Vakhtangov s’emparent avec originalité d’« Eugène Onéguine » au Théâtre Marigny : ils transforment le roman de Pouchkine en un spectacle mystérieux mêlant théâtre, danse et musique.

La troupe du Théâtre Vakhtangov est de retour à Paris dans le cadre de la tournée internationale qui célèbre le centenaire de la compagnie moscovite, créée en 1921 par l’acteur et auteur Evgueny Vakhtangov. À cette occasion, elle présente au Théâtre Marigny l’un de ses spectacles phares, Eugène Onéguine d’après Alexandre Pouchkine, dans la mise en scène de Rimas Tuminas.

Roman en vers composé entre 1821 et 1831 par le poète et romancier Alexandre Pouchkine, considéré comme un chef d’œuvre de la littérature russe, Eugène Onéguine raconte les aventures d’un jeune dandy de Saint-Pétersbourg s’installant à la campagne pour échapper au spleen qui le guette. Là-bas, il rencontre Lenski, jeune homme idéaliste avec qui il se lie d’amitié, et les sœurs Larine, Olga et Tatiana, qu’il s’amuse à séduire tour à tour.

Rimas Tuminas signe une adaptation surprenante de l’œuvre de Pouchkine qui mêle à la fois théâtre, mime, danse et musique. Le metteur en scène a fait le choix audacieux de faire un montage à partir du texte original de Pouchkine, composé de plus de 5 000 tétramètres iambiques, et donc absolument pas conçu pour la scène. Le résultat est étrange, avec beaucoup de narration – les vers écrits majoritairement à la troisième personne étant déclamés par les comédiens – et très peu de dialogues.

« Eugène Onéguine » © DR
« Eugène Onéguine » © DR

Un spectacle difficile à suivre

Cette version d’Eugène Onéguine, qui a tendance à partir dans tous les sens, déroute à plus d’un titre. Rimas Tuminas a décidé d’ajouter des scènes sans rapport avec l’histoire du roman – et souvent sans grand intérêt, à l’instar de cette professeure de danse et de ses élèves investissant à plusieurs reprises le plateau, interrompant ainsi le fil du récit, sans pour autant livrer de clés de compréhension du spectacle.

Comme si le caractère poétique du récit ne rendait pas le spectacle suffisamment difficile à suivre – sans parler de la barrière linguistique pour les non-russophones –, Rimas Tuminas complique la tâche en dédoublant les principaux personnages masculins. Eugène Onéguine et Vladimir Lenski se retrouvent ainsi chacun interprétés par deux acteurs : deux jeunes hommes prêtent leur corps et leurs traits aux personnages, tels des mimes, tandis que deux acteurs plus âgés leur prêtent leur voix.

Cette version scénique a la particularité d’emprunter autant au théâtre qu’à la danse et à la musique. Les danseuses évoquées plus haut sont souvent présentes sur scène, comme pour pallier à l’absence d’action, formant ainsi un coryphée bien souvent silencieux autour des personnages, effectuant de temps à autres quelques mouvements chorégraphiques (pas intéressants). Côté musique, un personnage non identifié joue de la balalaïka dans un recoin de la scène, tandis que Tatiana et Olga chantent leurs joies et leurs peines à plusieurs reprises.

« Eugène Onéguine » © DR
« Eugène Onéguine » © DR

Des tableaux visuellement réussis

En revanche, le spectacle bénéficie d’une scénographie particulièrement réussie offrant quelques beaux tableaux empreints d’onirisme. Danseuses vêtues de robes blanches échappées d’une rêverie romantique, tempête de neige recouvrant le cadavre de Lenski, scène de voyage en carriole s’inspirant de l’iconographie chrétienne, scène de balançoires aériennes… Le spleen de l’œuvre de Pouchkine est démultiplié par ces visions mystérieuses et saisissantes.

Le spectacle est porté par Eugenia Kregzhde, éblouissante dans le rôle de Tatiana, jeune première sensible et tourmentée, et Maria Volkova, qui incarne une Olga à la voix éclatante et pleine de vie. Elles sont accompagnées par Sergey Makovetsky et Oleg Makarov, qui interprètent respectivement un Onéguine lugubre et exécrable et un Lenski romantique et prétentieux.

Accueilli par un tonnerre d’applaudissements de la part du public largement russophone (et conquis d’avance), ce spectacle ambitieux et original peine à transposer le roman de Pouchkine sur scène. Une version d’Eugène Onéguine qui risque de dérouter les autres spectateurs. 

Maxime Grandgeorge


Eugène Onéguine, d’après Alexandre Pouchkine

Adaptation et mise en scène : Rimas Tuminas

Scénographie : Adomas Jacovskis

Musique : Faustas Latenas

Chorégraphie : Anzelika Cholina

Avec la troupe du Théâtre Vakhtangov

Production : Théâtre Vakhtangov

Photo : © Théâtre Vakhtangov

Théâtre Marigny • Carré Marigny • 75008 Paris

Du 20 au 26 septembre 2019

Durée : 3 h 30 heures avec entracte

De 20 € à 45 €

Réservations : 01 76 49 47 12 


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