Festival des Nuits de Fourvière 2018, à Lyon et métropole

« Jabberwocky » © Jason Stang

Les Nuits de Fourvière 2018 : un bilan 

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

C’est le lot des festivals : chargés de défricher la création artistique, ils prennent des risques avec des bonheurs divers… Petit tour d’horizon des spectacles proposés par les Nuits de Fourvière, reflétant nos enthousiasmes (grands) et nos déceptions, à la hauteur de nos attentes.

Des pépites

Commençons par un grand coup de chapeau à Emmanuel Meirieu qui, spectacle après spectacle, met son immense talent au service de sujets arides et poignants. Les Naufragés, une adaptation extrêmement pertinente du magnifique témoignage écrit par Patrick Declerck sur son immersion volontaire parmi les clochards de Paris, a bouleversé les spectateurs venus en masse écouter ces paroles pourtant si difficiles à entendre. Une scénographie à la fois monumentale et discrète, un comédien remarquable de présence et de pudeur. Ce fut la grande découverte du festival, une intense émotion artistique et humaine.

Au-delà de l’étiquette « nouveau cirque », dont il renouvelle l’apport, une Saison de cirque, le deuxième spectacle du Cirque Aïtal est une petite merveille d’intelligence, de drôlerie et de prouesses.

Enfin, Samuel Achache et Jeanne Candel, en transposant La Chute de la Maison Usher d’Allan Poe, ont fait résonner de pétillantes répliques, de magnifiques chants et de grands éclats de rire portés par des comédiens-chanteurs qui savent tout faire. Le moment le plus brillant, insolent et gai du festival, selon moi.

Un cabinet de curiosités

Les marionnettes étaient à l’honneur à travers deux spectacles : Jabberwocky, sorti des mains expertes de The Old Trout Puppet Workshop, de la province de l’Alberta au Canada. Ces rêveurs inventifs avaient la ferme intention de nous raconter une histoire à dormir debout, et même pour tout dire de nous empêcher de trouver le sommeil, puisque Jabberwocky a de quoi en effrayer plus d’un.

Le propos est tiré d’une ritournelle que se chante Alice : « De l’autre côté du miroir », une chanson à laquelle elle avoue elle-même ne rien comprendre. C’est dire. Marionnettes et comédiens s’entremêlent, semblant parfois sortis d’un livre pop-up illustré par Beatrix Potter, pour le caractère résolument British et vieillot, c’est-à-dire empreint de nostalgie. Très intelligemment, ils nous font voyager à travers les étapes de la vie, ses émotions, ses drames, ses joies, ses grandes questions. Espérons que ce spectacle, vu en première mondiale connaîtra les tournées qu’il mérite.

Autre marionnette, celle de Frankenstein, ce monstre fabriqué de toutes pièces et livré à une étourdissante liberté. Si la mise en scène de Jan Christoph Gockel et la scénographie de Julia Kurzweg, monumentales, sont à la hauteur du sujet, l’ensemble reste trop souvent confus, bavard et un tantinet longuet. Gageons que ces deux artistes sauront resserrer leur propos pour trouver un tempo plus haletant !

Des attentes déçues

Certains exercices sont particulièrement périlleux. Celui de mettre en scène tous les élèves d’une promotion d’école de théâtre. Jean-Pierre Vincent comme Tiago Rodrigues s’y sont tous deux cassé les dents.

Un premier écueil : une durée qui chaque fois excède largement les deux heures. Pour les supporter, il faut être happé par le sujet. Or Jean-Pierre Vincent, qui connaît son Marivaux sur le bout des doigts, va chercher une pièce que personne ne lit, et pour cause : Le Chemin de la fortune. Certes la pièce, qui fait se succéder plusieurs candidats malheureux devant la déesse de la fortune, se prête aux numéros de jeunes comédiens. Mais c’est d’un ennui et d’un convenu que rien ne vient réveiller, ni la mise en scène ni les acteurs.

Comme il faut encore des rôles pour satisfaire tout le monde, voici le Legs, une pièce représentative de son auteur, mais qui dure ici plus que nécessaire. Pourquoi d’ailleurs la situer dans les années 1920 ? Mystère…

Quant à Tiago Rodrigues qui met en scène les étudiants de la Manufacture de Genève, il a eu à cœur d’écrire des variations sur les désarrois de l’absence en veillant à ce que chacun des dix-sept jeunes comédiens puisse dérouler une partition d’une bonne dizaine de minutes. Les textes sont certes magnifiques, mais la forme épistolaire n’est guère théâtrale. Au bout d’une heure, on se surprend à compter les prestations restant à venir. Ni l’intelligence des textes, ni le jeu des comédiens ne sont en cause. Seule la forme choisie tarde à convaincre.

Tiago Rodrigues © Filipe Ferreira
Tiago Rodrigues © Filipe Ferreira

La dernière déception vient de la compagnie Marius, présente depuis des années aux Nuits de Fourvière mais dont les ressorts, les tics et les grosses ficelles s’usent au fil du temps. Cet Ami commun, dans lequel on aura bien du mal à reconnaître Dickens, s’étale au bout du compte sur six méchantes heures, ponctuées de trois entractes d’une durée totale de deux heures. La complicité avec les spectateurs continue à fonctionner à grand renfort d’œillades appuyées, mais le système semble à bout de souffle.

Quel dommage de finir sur une note aussi grise ! Elle ne doit pas faire oublier les grandes joies des très belles découvertes qui nous ont si intensément nourris. Espérons qu’elles soient reprises ici et ailleurs. 

Trina Mounier


Festival des Nuits de Fourvière, à Lyon et métropole

Toutes informations et billetterie sur le site des Nuits de Fourvière

Du 1er juin au 28 juillet 2018

Photos : © Jason Stang © Filipe Ferreira


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Les Naufragés, par Michel Dieuaide

☛ Saison de cirque, par Trina Mounier

☛ La chute de la Maison Usher, par Michel Dieuaide

« Ça ne se passe jamais comme prévu » © Filipe Ferreira