« France, terre de cirques », de Christophe Raynaud de Lage et Pascal Jacob, à la Maison des Arts de Créteil

france-terre-de-cirques-christophe-raynaud-de-lage-Pascal-jacob-Collection-Jacob-William « Exit », Cirque Inextremiste au Festival Solstice, 2017 © Christophe Raynaud de Lage

Le cirque, d’hier à aujourd’hui

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Le photographe Christophe Raynaud de Lage et le collectionneur Pascal Jacob livrent une féconde confrontation des regards sur le cirque dans une exposition à voir jusqu’au 1er juin.

Dans le cadre de « Un mois très cirque à Créteil », la M.A.C. a programmé plusieurs spectacles : Clinc ! de la compagnie Pep Bou et Solvo, du Cirque Bouffon. Mathurin Bolze y prend une place particulière, avec deux de ses pièces : Barons Perchés et Fenêtres. En parallèle, il est possible d’assister à une formidable exposition photo. Une chambre d’échos qui prolonge ces émotions de cirque jusqu’en juin.

Christophe Raynaud de Lage couvre l’actualité du cirque depuis 25 ans. Il a participé à la publication de plusieurs ouvrages, dont un avec Pascal Jacob sur les métiers du cirque. Ils ont conçu ensemble France, terre de cirques. Cette exposition à double approche, à la fois historique et esthétique, permet de confirmer l’aspect extrêmement vivant de cet art qui se décline aujourd’hui sous de multiples formes, et dont on voit ici quelques aspects : espaces, écuyers, acrobates et clowns.

Faire œuvre

Depuis sa création, le cirque n’a cessé de générer une iconographie exceptionnelle sur son histoire, ses formes et ses acteurs. À la veille de son 250anniversaire, il est intéressant de s’interroger sur son patrimoine.

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Affiche Pinder © Collection Jacob-William

La Collection Jacob-William est l’une des plus belles du monde dédiée aux arts du cirque, par la diversité et la rareté des œuvres rassemblées depuis près de 35 ans. Soit 17 000 pièces, du XVIsiècle à nos jours, qui racontent une multitude d’histoires au travers du costume, de l’affiche, mais aussi des jouets ou des arts décoratifs. Le Fonds Jacob-William est mis en valeur par le biais de l’exposition permanente Quel cirque !, présentée dans les coursives de la TOHU, au cœur de la Cité des arts du cirque de Montréal. N’est donc ici dévoilée qu’une infime partie de ces trésors du passé, mais suffisamment pour témoigner de son évolution.

En contrepoint d’un ensemble de photographies contemporaines, ces affiches, estampes et sculptures aident à comprendre comment s’établissent les liens entre les pratiques. Chacune des œuvres résonne avec une ou plusieurs autres, afin de créer une lecture transversale du patrimoine circassien, ses fondations, ses mutations et son développement actuel.

Mémoire vive

Voilà déjà plusieurs années que l’on parle de « nouveau cirque », par opposition au cirque traditionnel. Cela ne signifie pas forcément que ses représentants font table rase du passé. Certes, on y trouve moins d’animaux, mais certaines compagnies se sont malgré tout spécialisées dans le cirque équestre (Zingaro, Théâtre du Centaure, Compagnie Pagnozoo), ou autres bêtes (Cirque Plume, Rasposo, Bestias).

Les clowns sont toujours là, mais s’ils nous font rire, c’est parfois grâce à un humour noir, comme Bonaventure Gacon ou Yann Frisch. Des saltimbanques sont encore sur le fil, comme les Colporteurs, mais en quête d’autres absolus. Des acrobates restent emportés par l’urgence du saut périlleux, mais sont aussi inlassablement astreints à la gravité terrestre, comme Yoann Bourgeois. Autres vertiges, sensations inédites… Le cirque fait décidément preuve d’une créativité inépuisable.

Les clichés du Théâtre Dromesko, du Cirque Trottola, du Petit Théâtre Baraque, de la Cie XY, de Jérôme Thomas, Phia Ménard, Johann Le Guillerm, Aurélien Bory ou Mathurin Bolze témoignent tous d’un paysage varié, inattendu et le plus souvent passionnant.

Bien au-delà des portraits ou des photos de spectacles, Christophe transmet une histoire vivante. Quand on n’a pas pu assister aux représentations, ce sont autant de chocs visuels. Pour les autres – chanceux – voilà de quoi ranimer de beaux souvenirs.

Complicités

Un quart de siècle de rencontres : il accompagne toujours les compagnies pour lesquelles il travaille, au plus près. Quelle magnifique photo que celle d’Arletti et Zig ! On sent une tendresse infinie pour ces clowns qui font rire de notre condition humaine. Une certaine nostalgie, aussi. D’ailleurs, Christophe a participé à la réalisation de l’ouvrage le Clown Arletti, 20 ans de ravissement, de François Cervantes et Catherine Germain. Quelle belle idée, aussi, que de projeter le film documentaire Tout va bien [1er commandement du clown], de Pablo Rosenblatt et Émilie Desjardin : Dix filles et quatre garçons prennent un tournant dans leur vie et se lancent, à l’ École du Samovar, dans une quête : « Chercher son clown ».

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« Emmène-moi », Compagnie Pagnozoo, 2014 © Christophe Raynaud de Lage

Christophe a le don de restituer l’humanité profonde de ces artistes. En situation privilégiée, le photographe participe aux répétitions, au montage des décors, se promène en coulisses et en ville, saisissant parfois des instants volés. S’il adopte la vision circulaire propre à la piste de cirque, il cherche toujours différents angles, avec des cadrages originaux.

Magie suspendue d’un geste

Relevons la qualité plastique, sublimée par les très belles reproductions exposées ici. Certains clichés sont d’une extrême sophistication, comme cette image du Théâtre du Centaure, à la puissance tutélaire et symbolique : le cavalier fait littéralement corps avec sa monture. Le photographe saisit le mouvement dans ce qu’il a de plus fugace, pour un rare moment d’éternité.

Au-delà de la qualité esthétique et technique, Christophe offre un exceptionnel témoignage de la vitalité du cirque contemporain. Fin observateur de ses mutations, il suit, depuis longtemps, les artistes qui défrichent de nouveaux territoires, comme la Compagnie Pré O Coupé (Tout est bien [catastrophe et bouleversement], ou le Cirque Inextremiste, avec son extraordinaire spectacle acrobatique sous montgolfière que nous avions pu découvrir à Châlons-en-Champagne, dans le cadre du festival Furies.

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« J’accrocherai sur mon front un as de cœur », Compagnie Pagnozoo, mise en scène d’Anne-Laure Liegeois, 2014 © Christophe Raynaud de Lage

Les images rendent bien compte de la porosité avec les autres disciplines (sculpture, danse, théâtre, arts visuels, etc.), de l’universalité des langages et de la proximité avec les gens qui en découle, des valeurs partagées : « Il faut voir le cirque comme une possible maquette du monde, avec ses lignes de force et ses courants, ses plages de tranquillité et ses colères ; il faut le comprendre comme une esquisse du vivre ensemble et du partage émerveillé. Le vivre comme un monde emporté par la générosité de ses acteurs », peut-on lire dans l’édito.

Ce regard exceptionnel, source de fortes émotions, et ces histoires qui se croisent sont autant de traces nécessaires pour assurer l’indispensable transmission et pour dessiner l’avenir de ces arts riches de promesses. 

Léna Martinelli


France, terre de cirques, de Christophe Raynaud de Lage et Pascal Jacob

Plus d’infos ici

Maison des Arts de Créteil • place Salvador Allende • 94000 Créteil

Du 24 mars au 1er juin 2018

Tél. : 01 45 13 19 19

Tout public : du mardi au samedi de 13 heures à 18 h 30, fermé les 14 et 21 avril, 1er, 8 et 10 mai, ouverture exceptionnelle le 25 mars de 14 h 30 à 18 heures

Scolaires : groupes avec médiation sur réservation au 01 45 13 19 15

Entrée libre


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Le Cirque contemporain, de Rosita Boisseau et Christophe Raynaud de Lage, Nouvelles éditions Scala

☛ Le Syndrome de Cassandre, de Yann Frisch

☛ La DévORée, de Marie Molliens (Cie Rasposo)

☛ Bestias

☛ La Dernière Saison, Cirque Plume