« Il aurait suffi… », Théâtre du Petit‑Louvre à Avignon

Il aurait suffi… © Jean-Julien Kraemer Il aurait suffi… © Jean-Julien Kraemer

Un coup de poing dans l’estomac

Par Vincent Morch
Les Trois Coups

« Il aurait suffi… » est une pièce sur le viol, qui entend dénoncer avec force les violences, physiques comme psychologiques, que subissent les femmes qui en sont victimes. Si l’intention est noble, salutaire, et servie en particulier par une jeune actrice admirable, ce travail efficace m’a pourtant laissé l’impression d’être inachevé.

Deux silhouettes qui se découpent sur un écran blanc. Un homme et une femme, raides, face au public. Les mots fusent, violents, insoutenables : il l’a violée, il l’a livrée à ses potes. Et il l’assume, parce qu’il est un homme, et qu’elle est une femme. C’est-à-dire une salope. Machisme d’autant plus monstrueux qu’il est vécu comme une norme évidente.

Le ton est donné. Me voici estomaqué au fond de mon fauteuil, écrasé par le poids de ces mots. Ce sont ceux de Pauline Sales, tirés de sa pièce Il aurait suffi que tu sois mon frère, et qui constituent la première partie de cette représentation. Pourtant, quelque chose m’empêche de les recevoir plus durement encore dans le ventre – et c’est peut-être heureux : la mise en scène presque hiératique des corps, aux gestes tendus, contrôlés, même dans leurs explosions, les regards des acteurs qui se croisent à peine. Elle introduit une distance entre la situation et les mots qui me permet de reprendre mon souffle et qui me rappelle – telle est l’ambiguïté – que je suis au théâtre.

Métamorphose des acteurs. Plus détendus, plus calmes, ils lâchent à tour de rôle quelques phrases devant le public. Mais leur discours est tout aussi violent, quoique d’une manière plus insidieuse, et sans doute plus cruelle : ils incarnent maintenant les avocats d’un violeur. Êtes-vous sûre que vous n’en aviez pas envie ? N’étiez-vous pas excitée ? N’avez-vous pas pris du plaisir ? Horreur froide et cynique. Telle est pourtant la triste réalité du viol : souvent, c’est sur la victime qu’on dirige les soupçons, c’est elle que l’on culpabilise.

Le visage de Roxane Kasperski

D’autres séquences se succèdent. Si chacune fait l’objet d’une mise en scène à la fois sobre et efficace (par exemple, filmer le visage de Roxane Kasperski en gros plan pendant qu’elle incarne Samira Bellil, la cofondatrice de Ni putes ni soumises), leur simple juxtaposition a fini par générer en moi de la gêne.

En effet, le parti pris d’adopter plusieurs points de vue sans les articuler les uns avec les autres est à double tranchant : il peut apparaître comme une recherche d’objectivité maximale, mais aussi donner l’impression d’une écriture lacunaire et a minima. Avons-nous à faire à une pièce ou à un patchwork, à un copier-coller d’éléments dont certains préexistent et dont l’unité ne provient que de leur seule thématique ? Si l’auteur ne se manifeste que dans le montage de témoignages divers, sommes-nous ici en présence d’une sorte de reportage ?

Ce serait oublier que nous avons en face de nous deux acteurs, et que la prestation de l’un d’entre eux est réellement excellente. Roxane Kasperski assume ses divers rôles avec une conviction et un engagement admirables. Lorsqu’à la fin de la pièce elle salue le public, elle semble comme sonnée, presque les larmes aux yeux. Et ce supplément de chair, cette oblation de soi, c’est une des plus belles choses que peut nous offrir le théâtre. 

Vincent Morch


Il aurait suffi…

Mise en scène : Jacques Kraemer

Assisté de Jean‑Philippe Lucas Rubio

Avec : Roxane Kasperski, Simon‑Pierre Ramon

Maquillage : Suzanne Pisteur

Photo : © Jean‑Julien Kraemer

Théâtre du Petit-Louvre, salle Van‑Gogh • 23, rue Saint‑Agricol • 84000 Avignon

Réservations : 04 32 76 02 79

Du 8 au 31 juillet 2009 à 15 h 45

Durée : 50 minutes

16 € | 11 €