« Interview », de Nicolas Truong, la Chartreuse de Villeneuve‑lès‑Avignon

« Interview » © Christophe Raynaud de Lage

Henry rayonne, Bouchaud subjugue

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Une passionnante exploration de l’oralité de l’interview portée par le talent de Nicolas Bouchaud et Judith Henry au service de l’écriture critique et engagée de Nicolas Truong, qui en assure aussi la mise en scène.

Entre les murs austères de la chapelle du Tinel et sur un plateau quasiment nu, Interview se présente d’abord comme un échange complice entre ses deux interprètes et leur public. Une forme de maïeutique socratique se met en place et, sur un mode léger et ironique, interroge les méthodes employées par les journalistes pour affûter leurs questions et obtenir des réponses. Provoquer l’interlocuteur sans le mettre mal à l’aise, le manipuler en douceur sans recourir au mensonge, mettre en confiance celui ou celle qui s’annonce un « bon client », faire tomber les appréhensions et les masques pour révéler l’humain.

Roueries de journalistes que tout cela ? Non. Mais savante méthode de la conduite d’un discours, rappelant les techniques subtiles des arts martiaux ou la périlleuse chorégraphie du matador. La maîtrise d’un entretien de Florence Aubenas avec un routier en grève, délicieusement jouée par Judith Henry est un moment de grâce et d’intelligence. La rencontre entre Jean Hatzfeld et un bourreau du Rwanda, menée rigoureusement et fermement par Nicolas Bouchaud, est un instant d’émotion intense. Vaut la peine d’être également citée la mise en jeu de l’ultime entretien accordé par Pasolini, portée ici par la voix féminine du spectacle. Ce transfert d’identité sexuelle renforce l’universalité des propos et aiguise leurs contradictions.

Sur le plan dramaturgique, les choix de Nicolas Truong sont clairs. Il développe ici un art consommé du collage, alternant coupes franches et rusés assemblages. Le journaliste expérimenté qu’il est aussi manie avec dextérité le ciseau qui, à une époque pas si lointaine, s’utilisait pour couper les bandes magnétiques. Il en résulte une construction fluide, faite de développements denses et de respirations apaisantes. La volonté d’une certaine simplicité teintée d’humour dans l’expression des comédiens permet aux spectateurs de se remettre en disponibilité d’écoute. Les regards dirigés vers le public sont d’indispensables pauses silencieuses. Nicolas Bouchaud les habite de ses yeux perdus dans des interrogations muettes. Judith Henry les éclaire de visions malicieuses, silencieuses elles aussi.

Toutefois, l’architecture du spectacle établie en deux chapitres semble quelque peu déséquilibrée. Comme déjà dit, il y a le déroulement vif du discours de la méthode, la partie la plus réussie de la représentation. Lui succède une seconde, plus longue et plus aride pour l’écoute. On est parfois au bord d’une sorte de fatigue de l’attention quand, par exemple, des textes de Michel Foucault ou Gilles Deleuze, certes passionnants, exigent du spectateur une concentration très soutenue. Heureusement, le magnifique épilogue d’Interview, dédié à la puissance de la culture pour résister aux dérives de la tyrannie politique, offre à chacun la possibilité d’aborder aux rivages d’une création qui questionne efficacement nos existences quotidiennes.

Interview poursuit donc avec bonheur l’excitant travail théâtral mené par Nicolas Truong pour faire advenir ce qu’il appelle des émotions de la pensée. Héritier du théâtre de salon, et plus récemment de la pratique du « livre vivant » puis des cafés philosophiques, il bénéficie pour l’accompagner de deux comédiens d’exception. Judith Henry, espiègle, fragile ou intensément concernée, rayonne. Nicolas Bouchaud, rêveur, inquiet ou puissamment engagé, subjugue. Pièce exigeante, Interview vaut pour son courageux et fraternel pari sur l’intelligence des spectateurs. 

Michel Dieuaide


Interview, de Nicolas Truong

Conception et mise en scène : Nicolas Truong

Collaboration artistique : Nicolas Bouchaud et Judith Henry

Avec : Nicolas Bouchaud et Judith Henry

Dramaturgie : Thomas Pondevie

Scénographie et costumes : Élise Capdenat

Assistanat scénographie : Alix Boillot

Lumière : Philippe Berthomé

Régie générale : Lionel Lecœur

Régie lumière : Éric Louchet

Son : Mathias Szlamowicz

Répétitrice : Anne de Queiroz

Production : M.C.93 de Seine‑Saint‑Denis

Coproduction : Théâtre des Idées, Théâtre du Rond‑Point (Paris), Théâtre national de Strasbourg

Avec le soutien de la région Île‑de‑France

Avec l’aide du Princeton Festival, Monfort Théâtre (Paris) et Théâtre Paris‑Villette

Chartreuse de Villeneuve‑lès‑Avignon • 58, rue de la République • Villeneuve‑lès‑Avignon

www.festival-avignon.com

Tél. 04 90 14 14 14

Les 18, 20, 22, 23 et 24 juillet 2016 à 18 heures, le 19 juillet à 14 heures et 18 heures

Tarifs : 28 €, 22 €, 14 €, 10 €

Durée : 1 h 30

Reprise

Théâtre du Rond‑Point • 2 bis, avenue Franklin‑D.‑Roosevelt • Paris 8e

Du 21 février au 12 mars 2017, salle Jean‑Tardieu

Du mardi au samedi, 21 heures, dimanche, 15 h 30, relâche les lundis, les 23 et 24 février

Tournée

  • 16-18 mars 2017 la Criée à Marseille (13)
  • 22-24 mars 2017 Sortie ouest à Béziers (34)
  • 6-14 avril 2017 M.C.2 à Grenoble (38)
  • 3 mai 2017 l’Agora à Boulazac (24)
  • 5 mai 2017 le Liburnia à Libourne (33)
  • 9 mai 2017 Théâtre des 4‑Saisons à Gradignan (33)
  • 12 et 13 mai 2017 Théâtre Liberté à Toulon (83)
  • 20 mai 2017 la Comédie de Reims (51)
  • 23 et 24 mai 2017 le Quai à Angers (49)
  • 29 mai-17 juin 2017 le Monfort à Paris (75)