« J’aurais aimé savoir ce que ça fait d’être libre », de Chloé Lacan, Théâtre de Belleville à Paris

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Émois et moi ! 

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Avec Nicolas Cloche, Chloé Lacan explore le lien si particulier que l’on tisse avec certains artistes, ceux qui vous accompagnent aux moments clés de l’existence. Dans l’ombre de Nina Simone, cette chanteuse-comédienne-musicienne accède à la lumière, à l’issue d’une introspection et d’un remarquable travail. Il prouve l’étendue de son talent.

On connaissait Chloé Lacan pour ses concerts théâtralisés (lire son portrait ici). Jusqu’en 2009, elle fait partie du groupe La Crevette d’acier mais collabore parallèlement avec d’autres artistes (Les Femmes à Bretelles, Garçons, L’Ultra Bal…). Elle rencontre le succès comme auteure et compositrice, avec la création de ses Plaisirs Solitaires (double lauréate d’un prix lors du festival « Alors… Chante ! » à Montauban en 2011, bénéficiant d’un accompagnement de carrière par la SACEM), puis du Ménage à Trois (Coup de cœur Charles Cros en 2015, Talent ADAMI à Avignon en 2016). Toutefois, avant d’étudier le chant classique, de découvrir l’accordéon et de se lancer dans la chanson, la jeune femme a commencé par le théâtre.

Aujourd’hui, ce spectacle marque un tournant dans sa carrière, car Chloé Lacan continue de concilier ses passions dans un format légèrement différent : un conte musical qui mêle sa propre histoire à un destin incroyable. Ni biographie, ni spectacle sur Nina Simone, J’aurais aimé savoir ce que ça fait d’être libre raconte comment celle-ci l’accompagne, depuis l’enfance, dans ses révoltes et ses passages à vide, en lui transmettant surtout sa passion : « En mettant en parallèle le destin de cette légende musicale et la vie d’une jeune fille banale des années 1980, en me plongeant dans sa musique, j’ai retrouvé les émotions premières de cette rencontre et laissé surgir les échos de sa vie dans la mienne », précise-t-elle.

Hommage sensible

Il faut dire que ça pulse, Nina Simone, ça résonne fort ! Elle en impose car ses mots disent la rage comme l’amour, depuis la revanche de la première concertiste noire (pianiste) qui s’est battue contre la ségrégation, jusqu’aux contradictions d’une femme amoureuse prête à toutes les concessions. Chloé Lacan n’incarne pas Nina Simone. Elle se laisse traverser par elle, évoque ses souvenirs à l’aune des lambeaux de leur existence. Au rythme des grandes étapes de sa vie – autant d’occasions de prises de conscience – elle tricote un récit très personnel, dans une grande proximité avec le public.

L’époque, la vie, le caractère, la couleur de peau, le timbre de voix, tout les sépare. Et pourtant, le principal les lie : la volonté de s’affirmer quand on a toujours vécu dans le seul désir des autres, l’angoisse de la perfection, l’énergie pour défendre le droit à la différence, la quête d’amour et de liberté, la peur, la solitude. Toutes deux, au centre des regards, ont été au bord du gouffre. Comme dans un conte, l’initiation se réalise grâce aux épreuves. Y sont également évoqués, avec humour et délicatesse, les désirs amoureux, les émois de la vie d’artiste. La mise en scène judicieuse de Nelson-Rafaell Madel, découpée en cinq actes, rythme l’action et souligne l’engagement des deux interprètes, à la présence magnétique.

Complicités

Si l’esprit de Nina Simone souffle sur le spectacle, on entend peu la musicienne. Le duo préfère se réapproprier certains de ses morceaux, de façon irrévérencieuse, comme elle l’était elle-même quand elle revisitait les autres compositeurs. Ainsi, leur version de My Baby Just Cares for Me met plutôt en avant les qualités rythmiques et harmoniques. Ces beaux arrangements témoignent de l’éclectisme musical et de la créativité débridée du duo. Enfin, les mélodies valorisent parfaitement les textes ciselés de Chloé Lacan, à la voix si singulière. Quant aux solos de Nicolas Cloche, ils sont vraiment inspirés.

Multi-instrumentiste, chanteur, compositeur, formé à l’école des partitions, de l’écoute et de l’improvisation, ce touche-à-tout l’accompagne magnifiquement. Avec sa partenaire, il partage l’amour du jeu, habite l’espace scénique où des ukulélés, un piano et un micro suffisent à planter le décor. Tour à tour, il est son double et son envers, alternant les moments de douce mélancolie et les effets de percussion efficaces, apportant de la rondeur pour calmer les colères de la militante, voire de la force quand elle affiche sa vulnérabilité. Yin et Yang.

Aussi touchant que revigorant, ce spectacle « nous rappelle combien il est important de ne pas se taire, jamais ». Combien la lutte pour être soi et faire vibrer les gens peut non seulement être une révélation mais, pour certains, une révolution. 

Léna Martinelli


J’aurais aimé savoir ce que ça fait d’être libre, de Chloé Lacan


Mise en scène : Nelson-Rafaell Madel

Avec : Chloé Lacan (chant, accordéon, ukulélé et arrangements)
et Nicolas Cloche (chant, piano, batterie, ukulélé et arrangements)

Musiques : Nina Simone, Jean Sebastien Bach, Chloé Lacan, Nicolas Cloche, etc.

Création lumières et scénographie : Lucie Joliot


Création son : Anne Laurin


Régie lumière : Thomas Miljevic


Régie son : Anne Laurin

Durée : 1 h 15

À partir de 12 ans

Théâtre de Belleville • 16, Passage Piver • 75011 Paris

Réservations : 01 48 06 72 34 
ou en ligne

De 11 € à 26 €

Du 3 mars 
au 31 mars 2020, lundi et mardi à 19h15, dimanche à 20h30

Tournée ici


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