« Jojo au bord du monde », de Stéphane Jaubertie, Théâtre de l’Est‐Parisien à Paris

Jojo au bord du monde © Michel Cavalca Jojo au bord du monde © Michel Cavalca

Un cœur gros comme ça !

Par Olivier Pansieri
Les Trois Coups

Depuis le temps que vous leur dites que le théâtre c’est génial et que vous désespérez de trouver un spectacle qui vous donne raison. En voici enfin un ! « Jojo au bord du monde » de Stéphane Jaubertie, mis en scène par Nino D’Introna. C’est au Théâtre de l’Est-Parisien, prétendument pour les mômes (dès 10 ans). Et puis quoi encore ? Pourquoi n’y aurait-il que les mômes qui auraient droit à du grand théâtre ?

Jojo est un petit garçon qui a pour seul compagnon un ballon dégonflé et pour terrain de jeu une rue où personne ne passe. Sauf ce soir-là : Anita, une fée au chômage, affligée de sa maman-fée qui perd la boule. Et pas seulement celle de cristal ! Anita ne peut plus la lâcher d’une pantoufle de vair.

Touché par la détresse de quelqu’un d’encore plus dépendant que lui, Jojo propose à Anita de lui garder sa mère, le temps qu’elle passe à la banque comme font toutes les fées quand elles sont à découvert. L’espace d’une soirée, voici donc Jojo mamy-sitter. Et d’une fée, en plus !

La pièce raconte l’amitié entre ce gosse des rues et cette vieille fée hors d’usage qui s’appelle Jilette. Ça se prononce comme la lame, mais ça s’écrit différemment. Comme toute la pièce, qui est un chef-d’œuvre de drôlerie et de poésie, cette politesse du désespoir comme chacun sait.

Stéphane Jaubertie embellit tout ce qu’il touche : ici l’abandon, la mort, la maladie et plein d’autres choses normalement plutôt terrifiantes. C’est un grand, un vrai auteur de théâtre, qui a un sens très sûr des situations et des répliques. Je résisterai au plaisir d’en citer quelques-unes (on voudrait les citer toutes !) pour vous laisser celui de les découvrir, tant j’ai peur que hors du contexte elles perdent de leur charme, au sens fort.

Un petit échantillon tout de même ! La fée Jilette et Jojo face à la Mort qu’ils nomment la Grande Peur.

Jojo. — Vache de Grande Peur. Saleté ! (Il l’apostrophe.) Mal élevée ! Tarte à la bouse ! T’as pas honte d’attaquer les vieux débris ? (À Jilette.) À toi, mémé. Fous-y tes mots.
Jilette. — Tu crois ? Euh… Géranium… ventouse. Opérette !
Jojo. — Pot de colle ! Pue des pieds ! Prototype !
Jilette. — Clafoutis ! Plein tarif ! Interrupteur !
Jojo. — V.T.T. ! Crise de foie ! Varicelle !
Jilette. — Agent immobilier ! Andouillette ! Barbecue ! Maire adjoint ! Bulot !

Plus loin : Jilette, toujours. — Une neige, tendre et légère, dans laquelle je m’enfonce doucement. À droite, à gauche… À petits pas, m’éloigne de ma rue, de ma ville, de ma vie, jusqu’à une prairie blanche. Parfois, m’arrête au cœur de ma prairie, sans trop savoir pourquoi. Me retourne… personne. Du blanc à l’infini, sans la moindre trace de pas. Jusqu’aux miens qui s’effacent.

On songe aux frères Prévert. Et Jaubertie a rencontré son Marcel Carné en Nino D’Introna, dont c’est peu dire que sa mise en scène est à la hauteur. Elle fourmille d’idées, toutes pourtant d’une grande rigueur. Des doubles de Jojo (remarquables masques de Christelle Paillard et Judith Dubois) à la clinique du Dr Kéjdi Demal, en passant par la ronde des spectres familiers, des scènes extraordinaires dans le cœur de Jojo, tout a cette belle étrangeté des rêves.

Ce monde à l’envers – en fait cet envers du monde – est somptueusement éclairé par les baguettes magiques d’Andréa Abbatangelo, complice de toujours de D’Introna, et habillé par Robin Chemin, grande fée des costumes. Mourad Merzouki, lui, s’est chargé d’en chorégraphier les mouvements de son art subtil. Bref, c’est à un spectacle total qu’on assiste au son de la musique de Patrick Najean, elle aussi une réussite.

Qu’ajouter ? L’essentiel : les acteurs. Je les cite tous tant ils sont tous excellents. Maxime Cella (Batman), Élodie Colin (Sofiane Dupond), Thomas du Genova (Brian Dupond), Gilles Najean (Kéjdi Demal / Kéjfé Demal). Billy‑Juan est interprété par Alexis Jebeile, un grand à tout point de vue. Quant aux inoubliables fées, Chris Sahm et Hélène Pierre, elles sont toutes les deux si absolument vraies dans leurs rôles de mère et de fille qu’elles font croire que le talent est héréditaire !

Mention spéciale, bien sûr, à Jean‑Erns Marie-Louise, qui construit son Jojo de main de maître. Non seulement on est dans son cœur, mais encore on y est si bien qu’on ne veut plus partir. Avec ou sans mômes, allez vous laver le vôtre (de cœur) à cette merveille qui ne restera pas éternellement à Paris. D’ailleurs, pour la plus grande joie des spectateurs de Villefranche-sur-Saône, Chambéry, Lyon, Strasbourg et ainsi de suite, qui l’attendent avec impatience.

Je me permets d’insister sur l’âge minimum (10 ans) requis par ce spectacle conçu avec art justement pour cette tranche d’âge, d’habitude un peu délaissée. Sauf exception, tenez-vous-y. Et n’oubliez pas vos mouchoirs, car c’est souvent au bord des larmes que vous conduira ce sublime Jojo au bord du monde. Ah, si tous les spectacles étaient comme celui-là !… 

Olivier Pansieri


Jojo au bord du monde, de Stéphane Jaubertie

www.tng-lyon.fr

Mise en scène : Nino D’Introna

Avec : Maxime Cella, Élodie Colin, Thomas du Genova, Alexis Jebeile, Jean‑Erns Marie‑Louise, Gilles Najean, Hélène Pierre, Chris Sahm

Lumières : Andréa Abbatangelo

Scénographie : Charles Rios

Musiques : Patrick Najean

Chorégraphie : Mourad Merzouki

Assistants à la chorégraphie : Kader Belmoktar, Farid Azzout

Costumes : Robin Chemin

Masques : Christelle Paillard, Judith Dubois

Maquillages : Christelle Paillard

Assistante à la mise en scène : Sophie Jacquet

Photo : © Michel Cavalca

Jojo au bord du monde est publié aux éditions Théâtrales et finaliste du 4e Grand Prix de littérature dramatique. Texte et D.V.D. du spectacle en vente dans le hall du théâtre

Théâtre de l’Est-Parisien • 159, avenue Gambetta • 75020 Paris

Métro : Gambetta

Réservations : 01 43 64 80 80

Du 7 au 22 octobre 2008, mercredi et dimanche à 15 heures, jeudi et vendredi à 10 heures et 14 h 30, samedi et mardi à 19 h 30

Durée : 1 h 25

Tout public dès 10 ans

11 € | 8,50 €

En tournée :

Villefranche-sur-Saône du 6 au 8 novembre 2008, Chambéry du 18 au 21 novembre 2008, Narbonne du 8 au 12 décembre 2008, Strasbourg du 10 au 13 janvier 2009, Villefontaine les 19 et 20 janvier 2009, Lyon du 23 au 31 janvier 2009, Clermont-Ferrand le 5 mai 2009, Thonon-les Bains les 13 et 14 mai 2009, Alès les 27 et 28 mai 2009