« Journée particulière », le 7 novembre 1789, Comédie‑Française, Théâtre du Vieux‑Colombier à Paris

Salle de spectacle

Une fausse bonne idée

Par Anne Cassou-Noguès
Les Trois Coups

La Comédie-Française vient de lancer ses « Journées particulières » qui s’interrogent sur le passé de cette institution, côté scène et côté salle. L’originalité de cette entreprise est de ne pas seulement s’intéresser au répertoire et aux acteurs, mais aussi « d’examiner les pratiques du spectateur d’antan ». La séance du 7 novembre 2015 invitait le spectateur contemporain à remonter le temps jusqu’au 7 novembre 1789.

Ce jour-là, deux pièces furent jouées à la Comédie-Française, ou plutôt au Théâtre de la Nation, ainsi qu’il avait été baptisé en juillet 1789, à l’emplacement de l’actuel Théâtre de l’Odéon. La première, la grande tragédie, était Charles IX de Marie‑Joseph Chénier. La courte comédie en un acte représentée ensuite était le Somnambule d’Antoine de Ferriol de Pont‑de‑Veyle.

L’un et l’autre de ces auteurs sont un peu passés de mode et, aujourd’hui, l’on ne connaît surtout de Chénier que son patronyme, en raison de la notoriété de son frère, le poète André Chénier. En effet, aucune des deux pièces ne semble mériter de marquer les esprits et de rester dans le répertoire de la troupe pour des représentations régulières. Mais tel n’est pas l’objet des Journées particulières. Il s’agit pour les comédiens d’expliquer en quoi les représentations de Charles IX ont eu un impact important sur le plan politique et sur le plan artistique. La pièce évoque la Saint-Barthélemy, épisode particulièrement sanglant de l’histoire de la monarchie française, et met en scène un roi cruel et faible à la fois. Chénier fut victime de la censure et dut attendre la Révolution pour parvenir à faire jouer son œuvre, après avoir écrit deux pamphlets virulents (Dénonciation des inquisiteurs de la pensée et la Liberté du théâtre en France, 1789). La critique de la monarchie était telle et le portrait de Charles IX si peu flatteur que le chef d’emploi de la troupe refusa le rôle-titre, qui fut finalement distribué à un jeune comédien talentueux, Talma. La foule venue nombreuse, et les députés qui occupaient les loges, Danton, Desmoulins, Mirabeau entre autres, applaudirent à tout rompre la tirade du chancelier de l’Hôpital appelant à la paix et à la fin d’un règne sanglant. Charles IX eut également un retentissement important sur le plan théâtral. En effet, il consacra le talent de Talma, dont l’influence devint prépondérante. C’est finalement lui qui entraîna la division de la troupe. Il invita les « patriotes » à investir l’actuelle salle Richelieu, tandis que les « monarchistes » continuaient à jouer dans la salle de l’Odéon, jusqu’à l’interdiction de la troupe pendant la Terreur. On comprend donc qu’une Journée particulière se penche sur la création de cette tragédie.

Une forme très didactique

Les comédiens du Français ne jouent pas les pièces évoquées. Ils en lisent des extraits, après une introduction didactique sur le contexte. Cette dernière est menée par deux comédiens. Ils interprètent une sorte de saynète naïve au cours de laquelle l’un pose des questions pendant que l’autre répond et donne des informations. Le ton est plat et monotone, les formules récurrentes, et ce prélude n’est animé que de clins d’œil destinés à ceux qui connaissent bien la Comédie-Française. Ainsi, une partie du public – les avertis – glousse quand les deux présentateurs évoquent les brouilles entre les comédiens de jadis et assurent qu’aujourd’hui une parfaite entente règne dans la troupe du Français. Ces astuces réservées aux happy few tendent à perdre un grand nombre de spectateurs, en particulier les lycéens, en masse ce jour-là et qui n’ont que faire sans doute des rivalités entre les grands noms de la Comédie-Française. Enfin, après la présentation des différents personnages, la lecture commence. On ne sait s’il faut incriminer la fadeur du texte ou le manque d’implication des comédiens, mais l’ensemble est particulièrement ennuyeux. Derrière les pupitres des lecteurs, des costumes brillent dans l’ombre, et l’on se prend à rêver de voir les acteurs les endosser pour enfin incarner des personnages et défendre ce texte. De temps en temps, des comédiens, placés parmi les spectateurs, interviennent. Au lieu que ces réactions soient spontanées et suscitent l’interrogation, elles sont préalablement annoncées par les deux commentateurs, ce qui annule tout effet de surprise et nous empêche de nous questionner sur les fondements de ces réactions. Tout est dit, tout est expliqué. Ces intervenants entrent et sortent de la salle à plusieurs reprises. Tantôt ils jouent des spectateurs, tantôt ils agissent sur le plateau comme des techniciens. Ces va-et-vient nuisent également à la concentration et à l’intérêt que l’on peut porter à ce cours d’histoire littéraire…

Enfin, on peut se demander quel est l’utilité de lire des extraits du Somnambule dans ce cadre. Certes, il est question de rappeler comment se déroulaient les représentations théâtrales, mais cela aurait pu être précisé. Dans tous les cas, nous n’assistons en aucune façon à une reconstitution de ce que pourrait être une séance au théâtre en 1789. On n’a pas cherché à restituer l’atmosphère, à rendre compte des décors ni surtout du jeu. Pourquoi par conséquent avoir voulu lire la comédie ? Elle fait sourire assurément, mais il est difficile d’apprécier la puissance comique d’un texte lu et surtout, il ne fait l’objet d’aucun commentaire, comme s’il n’avait aucun intérêt…

Ainsi, les Journées particulières ont une ambition des plus séduisantes, et on brûle de comprendre comment et ce que l’on jouait à la Comédie-Française aux siècles antérieurs. Mais cette première proposition fut extrêmement décevante. Elle était très didactique, au risque de lasser le spectateur, mais ne parvenait pas à faire entrevoir le visage de cette vénérable institution au xviiie siècle. 

Anne Cassou-Noguès


« Journée particulière », le 7 novembre 1789

Responsable artistique : Thierry Hancisse, sociétaire de la Comédie-Française

Organisation et coordination : Agathe Sanjuan, conservatrice-archiviste de la Comédie-Française

Conseillère scientifique : Florence Filippi, maître de conférences

Théâtre du Vieux-Colombier • 21, rue du Vieux-Colombier • 75006 Paris

Réservations : 01 44 39 87 00/01

Site du théâtre : http://www.comedie-francaise.fr/

Le 7 novembre à 15 heures

Prochaine « Journée particulière » le 9 janvier 2016

Durée : 1 h 45

8 €