« la Cantatrice chauve », d’Eugène Ionesco, Théâtre de Belleville à Paris

« la Cantatrice chauve » © Cie Ubu Pop Corp

Ionesco au mieux de son tempo

Par Marie Lobrichon
Les Trois Coups

Mêlant « beatbox » et mime Marceau, cette version fraîche et enlevée de « la Cantatrice chauve » le montre bien : le comique, c’est avant tout une histoire de rythme. De quoi (re)découvrir avec plaisir le texte d’Ionesco, dépoussiéré et bien vivant.

Mr and Mrs Smith sont dans leur salon. Les Martin viendront-ils prendre le thé ? Alors que les dix‑sept coups anglais sonnent à l’horloge, le couple « so British » échange les derniers potins sur un certain Bobby Watson, dont la généalogie complexe n’est en rien facilitée par la fâcheuse tendance de toute la famille à porter le même nom… Absurde, décalé : en quelques répliques, voilà que l’univers d’Ionesco est dès lors posé. Mais n’en a‑t‑on pas déjà soupé, de cette Cantatrice chauve ? Pour ceux qui craindraient d’y trouver un relent de faisandé et de remâché, il y a de quoi réviser leur jugement.

Tic, tac ; tic, tac… Des horloges, il y en a partout. Sur scène, épinglées aux rideaux noirs qui encadrent le plateau du petit Théâtre de Belleville. Dans le discours distordu des personnages, où elles peuvent sonner autant de fois qu’elles veulent. Et dans les corps des comédiens, remontés à bloc, qui s’animent aux coups de leurs répliques. Mais tout fait‑il bien tic‑tac ? Qu’on se comprenne, ces horloges sont à la sauce Ionesco : parfaitement huilées, époussetées, mais dont on peut être à peu près sûr qu’elles indiquent tout sauf l’heure exacte. À l’image de ce spectacle bien sous tous rapports, les tenues des comédiens impeccables et le décor bien rangé, où la loufoquerie du langage n’explose que d’autant mieux par un décalage hilarant.

Qui dit horloge, dit aussi temps. Et la vraie trouvaille de la jeune compagnie Ubu Pop Corp est justement d’avoir su travailler à partir de ce fil unique, celui du rythme, pour faire ressortir au mieux les effets comiques contenus dans le texte frappadingue d’Ionesco. Répétitions, inversions, distorsions : c’est en effet une Moulinette de figures de style par laquelle passe ici le langage. Et les comédiens en font admirablement leur affaire, transposant les jeux de mots en jeux de mains et de voix, pour faire de la Cantatrice chauve la partition rythmique d’un « beatbox » des plus réussis qui donne à entendre le texte au mieux de son tempo. Le procédé est sobre, mais diablement efficace ; et pas si simple qu’il y paraît.

Outre un sérieux travail sur le matériau textuel, le succès du rendu tient aussi à la qualité du jeu physique et de pantomime des interprètes. Loin de toute tentation réaliste ou psychologique, les personnages s’assument ici en tant qu’êtres de papier tissés de syllabes, dont les attitudes se calquent sur la dynamique des phrases. Dans une équation où un mot égale un geste, c’est à une partie de tennis verbal millimétré que se livrent les six comédiens, où chaque mot lancé creuserait son impact dans le corps de l’autre. Pas de temps mort possible, le sextuor respecte la partition avec une précision… d’horloge. Et dans un univers où ces dernières ne se contentent pas de faire tic‑tac, mais donnent chacune une heure différente et suivent leur propre rythme, l’exercice n’en est que plus complexe. Chacun s’en acquitte fort bien, démontrant un investissement total et sans fausse note – avec une mention spéciale pour Judith Andrès, qui signe également la mise en scène.

Un seul bémol toutefois, concernant la tentative de pousser plus loin encore l’effet « beatbox » en ajoutant au spectacle quelques moments purement vocaux. Certes, c’est sympathique, enlevé. Mais il n’était peut-être pas nécessaire d’appuyer autant cet aspect, par ailleurs tout à fait réussi lorsqu’il s’applique au texte d’Ionesco. Tant qu’à aller vers l’épure et le minimalisme…

Simple, efficace et hilarante, voilà une belle performance pour cette jeune compagnie fraîche émoulue du Cours Florent. Longue vie à Ubu Pop Corp ! 

Marie Lobrichon


la Cantatrice chauve, d’Eugène Ionesco

Mise en scène : Judith Andrès

Avec : Judith Andrès, Arthur Cordier, Sara Lo Voi, Luca Teodori, Sophie Braem Vasco et Florian Vaz

Production : Cie Ubu Pop Corp

Théâtre de Belleville • 94, rue du Faubourg‑du‑Temple • 75011 Paris

Téléphone : 01 48 06 72 34

Du mardi 2 août au samedi 7 septembre 2016 à 19 h 30 jusqu’au 3 septembre puis à 19 h 15 à partir du 6 septembre

Plein tarif : 25 €

Tarif réduit : 10 € et 15 €