« la Chaste Vie de Jean Genet », de Lydie Dattas, cour d’honneur du palais des Papes à Avignon

« la Chaste Vie de Jean Genet » © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Dattas ou l’enivrante révélation

Par Maud Sérusclat-Natale
Les Trois Coups

Dans la cour du palais des Papes, à l’aube de la fin du Festival, Guillaume Gallienne est venu lire des extraits de « la Chaste Vie de Jean Genet », écrit par Lydie Dattas. Retraçant les moments clés de la vie de « l’angelot diabolique » Genet, que tous pensent tumultueuse, Gallienne se délecte du texte bouleversant de Dattas et nous en fait sentir la « chair », pour reprendre l’expression de Queneau, délicatement accompagné par l’Orchestre régional d’Avignon.

C’est avec la solennité grandiose du lieu que débute ce spectacle adapté pour la scène par Dominique Féret. L’orchestre prend place à pas feutrés ou presque, et joue Fauré. Doucement, le velours de la musique caressé par le mistral nous plonge dans cet hiver 1911, alors que la graine de poète s’est posée dans le giron de la jeune Camille, que l’amère société du début du siècle a jetée dans l’ornière de l’abandon. « L’angelot diabolique » Genet trouve alors son premier refuge et, du même coup, sa première identité : un petit berceau de fer et le matricule 192 102. Tous deux, sous différentes formes, le poursuivront toute sa vie.

C’est donc l’histoire de l’abandon qui nous sera racontée, l’errance folle d’un artiste considéré comme un suppôt de Satan ivre de pornographie. Gallienne, avec sa douce voix claire et assurée, entreprend de dénouer l’écheveau de la vie sinueuse de ce jeune talent, tantôt boudé, tantôt ignoré et dont l’histoire frappe tant elle est incroyablement moderne. Celle d’un jeune inconscient qui, sous ses airs rebelles, lisait Pascal ou Fénelon en cachette, et qui pour premier péché avait dévalisé un cerisier pour en offrir les fruits à une jeune fille sans le sou. Les premiers larcins du poète, très vite affreusement punis, se muent en crimes à travers le prisme d’un pouvoir bien-pensant teinté de chrétienté frelatée. Parfois, un soupir de soulagement me gagne et me chuchote que, peut-être, cette société qui fait exploser aux oreilles du public de la cour du palais des Papes un texte si violent et beau, a un peu changé. Quoique. Puis la musique revient, résonne, et laisse les mots de Dattas décanter un peu.

Après l’enfance et ses fugues tumultueuses, Gallienne raconte calmement la souffrance du jeune homme qui se mue en poésie. La « virtuosité du chagrin » transpire dans les mots de Dattas toujours pensés avec légèreté et violence. Entre deux morceaux choisis, les archets de l’Orchestre régional d’Avignon, dirigé par Samuel Jean, glissent de Fauré à Debussy et patinent cet improbable destin. Puis les amours enivrantes et les voyages en Palestine, la vie de funambule continue, entre hédonisme et effroi. Des affres d’un provocateur – que la critique massacre – aux séjours en prison, en passant par les rencontres salvatrices avec Cocteau, Sartre, ou Abdallah Bentaga, le poète et l’artiste prennent corps. Ses faiblesses et ses vices aussi. Ceux du succès. Le précieux poète effarouché devient le jouet des bourgeois et échappe donc au sublime dans lequel le sort, sans en avoir l’air, l’avait précipité.

Si le texte est incroyablement bien écrit, si les extraits sont très bien choisis et témoignent d’un travail très fin de cohérence et presque de pédagogie pour faire découvrir au public cet écrivain méconnu, si Guillaume Gallienne, sociétaire de la Comédie-Française au sommet de sa gloire s’est fait le complice délicat de cette expérience, on regrette néanmoins qu’il n’y ait pas eu plus de rythme pour tenir nos sens en alerte. Les mots, si puissants soient-ils, de surcroît posés sur Pelléas et Mélisande, se suffisent un moment, mais auraient peut-être mérité de s’ancrer plus profondément dans le cœur du public plutôt que de flotter devant lui comme des flocons qui tournoient et viennent finalement joncher le sol. C’était une lecture, certes, on ne nous avait pas promis de spectacle à proprement parler, mais j’espère que l’idée germera dans l’esprit d’un metteur en scène funambule tombé amoureux de ce texte extraordinaire. Parce que cette soirée, qui m’a fait flirter avec une magistrale et fulgurante beauté parfois, aurait mérité plus de chair et de volupté. 

Maud Sérusclat-Natale


la Chaste Vie de Jean Genet, de Lydie Dattas

Adaptation pour la scène : Dominique Féret

Direction musicale : Samuel Jean

Avec : Guillaume Gallienne de la Comédie-Française

Et l’Orchestre régional Avignon-Provence

  • Violon solo : Cordelia Palm
  • Violons 1 : Sophie Saint-Blancat, Sylvie Bonnay, Jeanne Maizoué, 
Cécile de Rocca Serra, Marc Aidinian, Jean-Luc Amiel, Corinne Puel
  • Violons 2 : Gabriella Kovacs, Patricia Chaylade, Nathalie Caulier, Natalia Madera, Anne-Marie Bernard, Marie Lestrelin
  • Altos : Fabrice Durand, Laurence Vergez, Michel Tiertant, Marie‑Claude Conrad, Véronique Saucier
  • Violoncelles : Emmanuel Lécureuil, Jean-Christophe Bassou, Jean‑Victor Bahuaud, William Imbert
  • Contrebasses : Frédéric Béthune, Jean-Claude Galigné, Émilie Legrand
  • Flûtes : Tristan Hayoz, Nicole Gonin-Libraire
  • Hautbois : Frédérique Costantini, David Touveneau
  • Clarinettes : Didier Breuque, Christophe Hocquet
  • Bassons : Arnaud Coic, Pascal Chabaud
  • Cors : Eric Sombret, Gaëlle Claudin, Thomas Breuque, Luc Valckenaere
  • Trompettes : Thierry Aubier, Alain Longearet
  • Timbales : Marie-Françoise Antonini-Bonin
  • Percussions : Hervé Catil, Isabelle Maurin
  • Harpe : Martine Flaissier

Photo : © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Production Festival d’Avignon en partenariat avec l’Orchestre régional Avignon Provence

http://www.festival-avignon.com/fr/spectacles/2014/la-chaste-vie-de-jean-genet