« la Crosse en l’air », de Jacques Prévert, amphithéâtre du parc de Belleville à Paris

la Crosse en l’air

Prévert prend un bol d’air

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Un poème se fait théâtre et s’échappe de « Paroles », le plus célèbre recueil de Jacques Prévert. La compagnie Art et Latte, qui se fait fort de faire partager la littérature au plus grand nombre, adapte en effet « la Crosse en l’air », les tribulations vitriolées d’un ouvrier et d’un prélat jusqu’à Rome. Un spectacle sympathique et sans prétention, et une raison de plus de grimper les sentes du beau jardin de Belleville.

L’œuvre théâtrale de Prévert ne remplit pas des volumes. Assez vite, il délaisse les planches et l’expérience marquante du groupe Octobre pour le 7e art. L’avenir, le populaire, c’est le cinéma ! Comment, encore aujourd’hui, lui donner tort ? Mais le théâtre hante tous ses écrits. Nombre de poèmes de Prévert sont ainsi habités par des personnages qui s’agitent, se parlent, nous parlent… comme sur les planches. C’est d’ailleurs pourquoi ces poèmes sont souvent matériau d’ateliers, d’exercices de théâtre pour les petits et les grands.

Avec la Crosse en l’air, nous voici projetés d’abord à Paris (avec sa gouaille, ses ouvriers, ses religieux et un chien), puis entraînés à Rome (avec sa gouaille, ses ouvriers, son pape et son oiseau blessé). C’est une sorte de pérégrination cocasse où l’on bondit de saynète en saynète à dos de mots. Et la monture n’est pas docile : facéties et ruades verbales ponctuent le spectacle. Quel type génial, ce Prévert ! On penserait aussi à des tribulations picaresques où le Lazarillo prendrait les traits d’un veilleur de nuit, et son maître la figure grimaçante d’un prélat. Ne manquent ni le fond réaliste ni la satire.

Des hommes et des dieux… et des bêtes

Un beau matériau de théâtre avec son auberge espagnole et ses situations variées. Difficile matériau par là-même. Car Prévert convoque en son poème des hommes de toutes conditions, mais encore un chat et un oiseau, ou une jeune fille qui annonce le printemps : difficile à montrer ! Pas question non plus pour lui de s’embarraser d’unité de temps ou de lieu. De toute façon, c’est bien connu, tous les chemins mènent à Rome en un clin d’œil. Et puis l’humanité est internationale.

La compagnie Art et Latte, comme à plaisir, complique la donne puisqu’il s’agit de jouer en plein air. Le public n’est pas captif. On mange, on va, on vient, une gamine investit l’espace de jeu un instant. L’acoustique, quant à elle, est naturelle. Tout doit donc venir du coffre des comédiens. Pas de lumière non plus, pas de retour son. Rien que la lumière du jour, les bruits ambiants. Mais, justement, voici que le buisson dissimule deux ecclésiastiques effarouchés, que derrière ce bâtiment en béton plutôt laid le veilleur de nuit disparaît puis revient, ce qui atteste de la longueur de sa marche vers le saint-père. On fait feu de tout bois, on s’adapte. Et ça marche plutôt bien puisque les spectateurs restent. Il y a ici un air de fête popu, une façon pour les artistes de se mettre d’égal à égal avec le spectateur de circonstance. D’ailleurs, ce spectateur, on va le chercher avant le spectacle, puis tandis qu’on joue, on l’interroge, on le sollicite.

De l’acteur avant toute chose

On n’ira donc pas chercher de scénographie, de jeux de lumière… Les décors, comme les costumes, sont un peu de bric et de broc : tabourets de boui-bouis relookés, costumes bigarrés aux étoffes peu chères. La vraie matière est ici l’interprète (musicien ou acteur). C’est l’acteur qui, par ses placements, définit l’espace de jeu. C’est lui qui incarne tel ou tel en changeant un élément de costume, un accessoire. Il est alors tantôt le prêtre, le croyant, ou même la fontaine romaine ! Ce n’est peut-être pas du grand théâtre, mais c’est souvent réussi et franchement cocasse. Un art pauvre que n’aurait sans doute pas désavoué Prévert.

Si l’interprète est tout, qu’en est-il donc du jeu ? Là aussi, il faut resituer l’exercice. Art et Latte cherche à faire entendre (dans tous les sens du terme) le texte. Il y a alors un jeu musical sur le flux des mots. La partition est chorale : du jeu de chacun surgit le sens de l’ensemble du poème. Les interprètes rendent la polyphonie de la Crosse en l’air, l’incarnent, la matérialisent dans l’espace. Par là, la parole se colore de diverses manières et les nuances en ressortent mieux. D’ailleurs, les mots du poème sont entremêlés de notes (celle d’un accordéon ou d’un jumbé) qui donnent un air d’autrefois, populaire, triste ou guilleret à certaines scènes.

Il y a donc beaucoup de verve dans la Crosse en l’air, une petite brise juvénile qui décoiffe les bigots et les puissants. Le nez au vent, on savoure ce bol d’air dont le fond est contestaire (donc salutaire). Un spectacle de rue modeste et fort sympathique, libre et gratuit. 

Laura Plas


la Crosse en l’air, de Jacques Prévert

Édition folio

Cie Art et Latte • 10, rue du Jourdain • 75020 Paris

01 40 37 00 03

Adaptation et mise en scène : Damien Blumenfeld et Catherine Mery

Avec : Vincent Billet, Damien Blumenfeld, Sarah Blumenfeld, Chloé Bonifay, Silvia Cher, Jérôme Deschamps, Catherine Mery, Vincent Pouderoux, Arthur Schmidt‑Guezenec

Musique : Catherine Mery et Vincent Billet

Costumes : Sophie Bataillard (VoiZine Création et Confection)

Amphithéâtre du parc de Belleville • 75020 Paris

Du 30 juin au 10 juillet 2011, les jeudi et vendredi à 20 heures, et les samedi et dimanche à 19 heures

Durée : 1 heure

Entrée libre