« la Dictature du cool », de La Re‑Sentida, gymnase du lycée Aubanel à Avignon

« la Dictature du cool »© Christophe Raynaud de Lage

Apocalypse bobo

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Dans la nuit d’un 1er mai à Santiago du Chili, pendant que se préparent des manifestations de rue, un groupe d’amis du monde artistique et intellectuel est réuni dans la maison de l’un des leurs pour célébrer sa nomination au poste de ministre de la Culture. Cette promotion provoque un véritable séisme relationnel et sociétal.

Marco Layera et le collectif La Re‑Sentida se lancent un violent défi, citoyens jouisseurs d’une hypocrite et molle démocratie, et à tous ceux, héritiers sans mémoire de la dictature de Pinochet, qui sont pris au piège de leurs contradictions. Révolutionnaires dans les mots, ivres de leurs privilèges, à grand renfort d’alcool, de sexe et de drogue, ils s’accrochent frénétiquement et complaisamment à leur statut de « bourgeois bohème ». Lorsque leur ami, tout nouveau ministre, leur annonce qu’il n’y aura aucune place pour eux dans le choix de ses collaborateurs, ils retournent contre lui et contre eux‑mêmes tous leurs discours radicaux et dérivent vers la destruction sanglante de leur classe sociale jusqu’alors protégée. La dictature des « bobos » sombre dans un chaos apocalyptique.

Pour construire cette fable de l’autodestruction aux accents délirants, Marco Layera, le metteur en scène, choisit une théâtralité extrême, insolent pied de nez à la « dramaturgie solennelle » qui étouffe encore aujourd’hui le théâtre chilien et français. Fin connaisseur de la réalité hexagonale, Layera investit le plateau avec les moyens délibérément pauvres de ce que, en France, Gwenaël Morin appelle le « Théâtre permanent ». Pour les acteurs, l’emploi fréquent de la profération du texte, décuplant ainsi la rage contagieuse qui déstabilise chaque protagoniste. Pour la scénographie, des tables, chaises, luminaires et piscine plastique dignes d’un magasin « discount », façon de souligner que les vertiges du langage l’emportent sur la fascination pour les objets de consommation. Le dramaturge chilien complète sa panoplie scénique par l’utilisation massive d’une musique assourdissante parodiant les standards de la variété internationale et par le recours à la vidéo, filmage en direct qui projette sur grand écran les visages quasi grotesques des personnages.

La maîtrise implacable de tous ces outils dramatiques donne la nausée, entraînant, non sans humour, le spectateur dans une irrésistible spirale où l’exaltation furieuse du moi empêche toute émotion compassionnelle. Le collectif La Re‑Sentida réussit ainsi à échapper à toute complaisance pour le cynisme bien connu de cette caste bourgeoise qui s’enivre de ses faiblesses et finit, mais trop tard, par s’apercevoir que son art de vivre n’est qu’un art de mourir détruisant ses illusions et ses idéaux. Du présent faisons table rase propose la Dictature du cool aux générations héritières de ceux qui échouèrent à « faire du passé table rase ». Le message de Marco Layera et de ses comédiens est clair. Ici comme au Chili, nous vivons ce qu’ils nomment un fascisme de l’oisiveté. L’un de ses fondements est une misanthropie épidémique qui ronge nos sociétés. Leur spectacle est un appel salutaire au réveil révolutionnaire.

Inventifs et subversifs, les artistes qui portent jusqu’à l’incandescence l’indispensable travail théâtral de la Dictature du cool méritent sans exception les plus grands éloges. Leur pouvoir de séduction a l’intelligence d’inviter les spectateurs à se méfier des séductions des pouvoirs dont jouissent consciemment ou non les artistes comme les publics de théâtre. 

Michel Dieuaide


la Dictature du cool, de La Re‑Sentida

Mise en scène : Marco Layera

Avec : Diego Acuña, Benjamin Cortés, Carolina de la Maza, Pedro Muñoz, Carolina Palacios, Benjamin Westfall

Scénographie : Pablo de la Fuente

Costumes : Daniel Bagnara

Musique : Alejandro Miranda

Direction technique : Karl Heinz Sateler

Régie son : Alonso Orrego

Régie vidéo : Christian Reyes

Caméra : Alejandro Batarce

Régie plateau : Mariela Espinoza et Martin Houssais

Traduction du surtitrage : Victoria Mariani

Photos : © Christophe Raynaud de Lage

Direction de production : Nicolàs Herrera

Administration de tournée : Loreto Araya

Production : La Re‑Sentida

Coproduction : HAU Hebbel am Ufer (Berlin), Fondation culturelle fédérale allemande

Avec le soutien de l’Onda

Gymnase du lycée Aubanel • 84000 Avignon

Téléphone : 04 90 14 14 14

http://www.festival-avignon.com/fr/

Du 18 au 21 et les 23 et 24 juillet 2016 à 18 heures

Tarifs : de 28 € à 14 €