« la Jeune Fille, le Diable et le Moulin », d’Olivier Py, d’après les contes des frères Grimm, chapelle des Pénitents‐Blancs à Avignon

« la Jeune Fille, le Diable et le Moulin » © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Une violente merveille

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Olivier Py reprend sa pièce pour petits et grands, « la Jeune Fille, le Diable et le Moulin » (écrite il y a une dizaine d’années à partir du conte des frères Grimm « la Jeune Fille sans mains »). Il renouvelle comédiens et mise en scène, et l’enchantement mystique se produit dans la chapelle des Pénitents-Blancs.

Il était une fois une jeune fille innocente qui étendait un drap derrière le moulin de son père meunier. Elle chantait le printemps et avait foi en son avenir… Comment imaginer que, dans une forêt obscure, le Père fatigué et cupide était précisément en train de vendre « ce qui se trouvait derrière le moulin », après avoir conclu un pacte faustien avec un « inconnu » ? Lorsque le Diable vient récupérer son dû, la Jeune Fille se défend en traçant un cercle de craie autour d’elle. En vain. Puis, elle se lave pieusement les mains, si bien que le Diable, ne pouvant l’approcher, exige alors le sacrifice de ces mains. Le père mutile donc le corps de son enfant devenue femme : son sang symbolise le rite de passage. Heureusement, les larmes pures versées sur les moignons la protègent et le Diable ne peut emmener la jeune fille. Celle-ci rompt alors tout « attachement infantile » * en quittant la maison paternelle et débute un parcours initiatique semé d’embûches vers l’âge adulte. Elle sera guidée à plusieurs reprises par un ange.

Olivier Py réécrit un conte peu connu de Jacob et Wilhem Grimm, adapté aux enfants en plein romantisme allemand. Il s’agit d’un drame familial truffé d’épreuves violentes : inceste, perte des objets d’amour, errance angoissée. Certains actes sanglants font d’ailleurs écho à la tragédie de Shakespeare Titus Andronicus (comme le viol et les mutilations de Lavinia, la fille du général romain). L’initiation de la jeune fille comporte aussi des rencontres providentielles permettant de transcender sa propre histoire : l’Ange-Fée (l’un des « visages de Dieu » d’après Py) la guide vers les fruits d’un jardinier bienveillant ; vers le Prince qui va l’épouser et lui donner un fils. Lorsque la guerre sépare les époux, lorsque les ruses du Diable la condamnent à l’exil et à l’ascèse dans une obscure forêt (car la faute originelle du Père la poursuit comme une fatalité), l’Ange-Fée la protège encore.

Py parsème ce conte teinté de cruauté et de grâce d’une poudre magique qui le rend encore plus délectable. Le Diable et le Jardinier (un double de l’Ange) prennent une place prépondérante. Un « intermède » est ajouté : des comédiens déguisés en « squelettes comiques » tâchent de divertir la Princesse qui attend le retour de son époux. Les thèmes de l’art, de la mort et de la foi, évoqués dans une langue à la fois claire, dense et poétique, s’ajoutent donc au roman familial et au merveilleux païen et chrétien.

Une nouvelle version en noir et blanc qui fait merveille

Le spectacle, qui accorde une grande place au divin, se donne en plein jour, dans une chapelle. Comme les miracles ou mystères du Moyen Âge. Or, il s’ouvre et se ferme sur le discours d’un chœur qui invite d’abord le public à bien écouter et regarder, puis qui conseille de bien retenir le dernier mot : « émerveille ». Car il recèle tout le nectar de cette pièce – à la fois œuvre d’art étonnante et admirable, féerie et miracle. Le comble est que ce discours est prononcé par le comédien qui interprète le Diable et l’Ange. Le spectateur est donc plongé dans un univers où le Mal alterne avec le Bien, le noir avec le blanc, la nuit avec la lumière, la terreur avec la grâce. Un univers à la fois lisible et ultrasignifiant.

Costumes, décor, éclairages, sons, mots produisent en effet un poème visuel et musical, à la fois cohérent et mystérieux. La Jeune Fille en blanc ressemble ainsi à la blanchisseuse Colombine (amoureuse de Pierrot). Ou à une danseuse, une poupée, une vierge. Le Diable, en costume noir et chapeau haut de forme, fait aussi songer à Monsieur Loyal. Sauf qu’il possède un balai de sorcière et se métamorphose en ange, en enfilant des ailes en carton. Le comédien qui joue le Père joue aussi le mari. Celui qui interprète le Jardinier s’est d’abord déguisé en Mère. Tous ont le visage enfariné comme des clowns ou des Pierrot.

La scénographie est humble et évocatrice : une petite estrade en bois, un rideau qui sert de coulisses magiques, un rideau et un cadre composé d’ampoules. Cette simple machinerie permet d’imaginer de multiples décors, de se travestir, de faire apparaître des objets merveilleux.

Quant aux quatre comédiens, ils chantent, jouent d’un instrument (accordéon, tambour ou triangle), et interprètent plusieurs personnages en variant les tonalités (onirique, poétique, ironique, bouffonne). Et avec quelle grâce, émotion, perfection. Le sens de cette pièce semble donc inépuisable. Seule clef : le pur et mystérieux éclat de la merveille qui nous ravit… 

Lorène de Bonnay

* Marthe Robert.


la Jeune Fille, le Diable et le Moulin, d’Olivier Py, d’après les contes des frères Grimm

Texte publié aux éditions L’École des loisirs

Mise en scène et adaptation : Olivier Py

Avec : François Michonneau, Léo Muscat, Benjamin Ritter, Delia Sepulcre Nativi

Musique : Stéphane Leach

Décor et costumes : Pierre-André Weitz

Perruque : Cécile Kretschmar

Assistante costumes : Marion Cornier

Photo : © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Chapelle des Pénitents-Blancs • place de la Principale • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

Site : www.festival-avignon.com

http://www.festival-avignon.com/fr/spectacles/2014/la-jeune-fille-le-diable-et-le-moulin

http://www.pearltrees.com/festivaldavignon/jeune-diable-moulin-olivier/id10952277

Du 23 au 27 juillet 2014 à 18 heures

Durée : 50 minutes

17 € | 8 €