« la Mort d’Avignon », de Philippe Caubère, Théâtre du Chêne‑Noir à Avignon

« Urgent crier ! » © Michèle Laurent « Urgent crier ! » © Michèle Laurent

Caubère, l’exorciste

Par Estelle Gapp
Les Trois Coups

Dans cette édition historique (hystérique ?) du Off qui accueille environ mille spectacles par jour, on peut s’étonner de la présence d’une star comme Philippe Caubère. Est‑ce simplement le plaisir de venir jouer « chez lui », sur sa terre provençale ? Ou bien est‑ce une façon de créer un « In » du Off, avec ses têtes d’affiche, et sa programmation décalée ? Loin du souvenir décevant de « la Ficelle » – vu à Paris en septembre dernier –, la seconde partie de « l’Épilogue » est un choc. Sublime et bouleversant, l’artiste y ressuscite les fantômes de la cour d’honneur et rend hommage aux grands acteurs qui ont créé le mythe d’Avignon : Jean Vilar, Gérard Philipe, Georges Wilson. Il nous rappelle à l’essentiel : non, le Festival n’est pas mort, tant que se transmettent sa mémoire et la vocation de comédien. Une magistrale leçon d’humilité.

Après les six épisodes envoûtants de la Danse du diable, la première partie de l’Épilogue – vue à Paris en septembre 2007 – avait été une terrible déception. La Ficelle donnait raison aux détracteurs de Caubère : un spectacle égocentrique, à la trame triviale et au texte défaillant. À Avignon, la seconde partie de l’Épilogue est une révélation : au sommet de son art, Philippe Caubère nous rappelle à la mémoire de ces grands acteurs qui ont fait l’histoire du Festival : Jean Vilar, Gérard Philipe, Georges Wilson. À l’époque, sous la direction de Paul Puaux, « l’Homme à la pipe », d’illustres débutants font leurs premiers pas sur la scène de la cour d’honneur : Philippe Noiret, Monique Chaumette, Jean Rochefort. En 1979, après avoir quitté la Cartoucherie de Vincennes pour Louvain-la‑Neuve, le jeune Caubère y affronte à son tour les affres du vent. Car, « c’est bien connu, les spectateurs viennent pour cela : voir le vent, qui arrive à trois cents kilomètres à l’heure par l’interstice de la meurtrière », et déferle en bourrasques sur le plateau.

Au Théâtre du Chêne‑Noir, les murs gothiques de l’ancienne église se prêtent volontiers au jeu : habillés de lumière, ils créent l’illusion, et l’on se croirait volontiers au palais des Papes, à l’heure mélancolique où « le soleil se couche et flamboie sur les pierres qui rougeoient ». Seul en scène, Philippe Caubère retrouve la magie des précédents épisodes de la Danse du diable. Loin de tout narcissisme, l’acteur fait œuvre de mémoire, ressuscitant les personnalités de notre histoire contemporaine : de Gaulle, Mauriac, Sartre. Caubère l’histrion redevient l’historien de notre passé, politique et artistique.

Au-delà du plaisir de l’imitation, on devine l’émotion du comédien. À travers l’esquisse d’un geste ou d’une phrase, il rend hommage à ses anciens compagnons de scène. Il cite ainsi Bruno Raffaëlli dans Lorenzaccio, se moque d’Ariane Mnouchkine, mais il n’oublie personne : ni Annie, chargée de la billetterie, ni les techniciens cégétistes, qui ont fait les heures de gloire du Festival 1979. Car Philippe Caubère ne triche pas. Il ne joue pas. Il exécute une danse incantatoire, scandant son texte d’un coup de talon virtuose. Tel un torero dans l’arène, il laisse son empreinte, indélébile, dans le sable. Pour mieux remuer la poussière. Réveiller les morts. L’acteur se métamorphose en conteur orphique, de retour des Enfers.

Depuis trente ans, inlassablement, Caubère exorcise la douleur de la perte : enfant terrible mais inconsolable, il reste fidèle au souvenir de sa mère, spectatrice imaginaire de ses pièces. Il conjure l’absence par un excès de présence. On lui pardonne ses frasques, ses faiblesses. On admire l’immense technique du comédien, son talent virtuose. On gardera le souvenir, sublime et bouleversant, de cette dernière image : tandis que l’ombre de l’oubli hante les murs, Caubère, l’ange démoniaque, défie la mort de son rictus génial et fou.

Et tandis que les one-man-show envahissent les salles, on comprend alors ce que l’acteur est venu dire : non, Avignon n’est pas mort. In ou Off, le Festival n’est pas seulement un marché du spectacle vivant, c’est aussi la mémoire de ses grands acteurs et la transmission d’une vocation. En ressuscitant les fantômes d’Avignon, Philippe Caubère redonne du sens à un Festival menacé d’asphyxie. 

Estelle Gapp


la Mort d’Avignon, de Philippe Caubère

Coproduction Théâtre du Chêne-Noir • 8 bis, rue Sainte‑Catherine • 84000 Avignon

contact@chenenoir.fr

www.chenenoir.fr

Auteur, metteur en scène, interprète : Philippe Caubère

Assistante à l’écriture : Véronique Coquet

Scénographie et lumières : Philippe Olivier

Musique : Pierre Charvet

Son : Jean‑Christophe Scottis

Styliste : Christine Lombard

Photo : © Michèle Laurent

Théâtre du Chêne‑Noir • 8 bis, rue Sainte‑Catherine • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 82 40 57

Du 5 au 26 juillet 2008 à 22 h 15, relâche les dimanche et lundi

Durée : 2 h 30, avec entracte

23 € | 16 € | 8 €