« l’Art de la fugue », de Yoann Bourgeois et Marie Fonte, le Monfort à Paris

l’Art de la fugue © Maxime Dos

Un rêve éveillé où le cœur bat et l’œil boit

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Yoann Bourgeois s’inspire de « Die Kunst der Fuge », l’œuvre testamentaire de Bach pour créer une partition virtuose, réglée comme du papier à musique, mais surtout belle à couper le souffle. Nous voici suspendus proprement entre ciel et terre… comme touchés par la grâce.

Yoann Bourgeois n’est pas un débutant : formé à l’école du Cirque Plume, il travaille ensuite avec Maguy Marin, ou, plus récemment Mathurin Bolze. Depuis des années, il propose un cirque libéré des carcans de l’univocité, et de l’impératif de la performance. Il élabore ainsi une esthétique tout à fait singulière où le jeu de forces entre le corps et les objets est fondamental, comme le sont encore le point d’équilibre et la chute. C’est bien le cas aujourd’hui avec l’Art de la fugue. En effet, à la manière d’enfants, Yoann Bourgeois et sa partenaire, Marie Fonte, transforment et déforment sans fin un immense cube : « objeu » et « objoie » 1. Ils le déconstruisent peu à peu, comme ils ont auparavant apprivoisé la partition de Bach. Yoann Bourgeois file d’ailleurs cette analogie entre la figure de cirque et le contrepoint musical.

Et le projet est si abouti que dans les toutes premières minutes du spectacle, on peut même s’en sentir effrayé. Harmonie en noir et blanc qui rappelle les touches du piano, fluidité des costumes, pureté des lignes du bois, gestes réglés comme du papier à musique : rien ne semble laissé au hasard. Et cette perfection admirable aurait sans doute quelque chose d’étouffant si, à un moment insaisissable, le théorème ne devenait poème, et la virtuosité, magie. Au début du spectacle, la pianiste Célimène Daudet, qui interprète avec humilité l’œuvre de Bach, ouvre en un geste délicat le piano, et une lumière irréelle semble alors en émaner. Plus tard, c’est la grâce de Marie Fonte et de Yoann Bourgeois qui fait irradier à son tour le spectacle. Alors, ce dernier n’est plus seulement beau comme un rêve de pierre.

Comme la rencontre fortuite sur la scène entre la musique, un trampoline et deux danseurs

Nous basculons de fait « à l’extrême limite des jeux de vertige et de simulacre » 2, car les deux danseurs défient, à proprement parler, l’entendement. Ils ne semblent plus assujettis aux lois de l’apesanteur, mais suspendus entre ciel et terre : leurs chutes contiennent leurs rétablissements, leurs trajectoires n’ont pas de fin, et un escalier magnifique ne les mène nulle part. Si l’espace ne se métamorphose plus alors, c’est que nous sommes arrivés dans un autre monde, aux espaces infinis : celui des rêves. Il y a de quoi avoir le vertige. Une image en appelle mille autres. On songe peut‑être aux toiles de Chirico avec ses silhouettes égarées, et au surréalisme en général. Ici, en effet, plus de barrière entre le songe et la veille, non plus qu’entre la musique, les arts du cirque et la danse.

Mais c’est peut‑être la référence cinématographique qui s’impose, tant jusqu’ici c’est le 7e art qui avait réussi à figurer l’impossible, l’impensable : hommes en vol, mouvement arrêtés, illusions optiques magnifiques. Ainsi, certains en voyant la belle silhouette désinvolte de Yoann Bourgeois ou celle de Marie Fonte, en équilibre sur un pied puis l’autre, penseront à Pierrot le Fou. Il y a quelque chose du Charlot des Temps modernes dans la lutte que mène Yoann Bourgeois contre un praticable, quelque chose du cinéma constructiviste dans l’incroyable machinerie scénographique, une réminiscence peut‑être des Ailes du désir quand le duo se trouve perché.

Rendre ses ailes

D’ailleurs, comme dans le film de Wim Wenders, les anges étranges de l’Art de la fugue semblent faire le choix ultime de l’humanité. C’est ce qui est, selon nous, le plus beau. D’abord, l’ironie, l’autodérision s’invitent. Yoann Bourgeois, de temps à autre en révélant de manière délibérée les rouages de son mécanisme, en faisant des clins d’œil au public, rappelle en effet qu’il joue pour lui, généreusement. Ensuite, le spectacle ne fait pas que traiter du jeu entre l’homme et l’objet, mais il raconte quelque chose du rapport de Lui à Elle, de l’un à l’autre. Parmi les plus belles scènes, il y a ainsi ces querelles stylisées, ces étreintes portées, que l’on croit avoir vécues en vrai ou en rêve.

Enfin, Marie Fonte et Yoann Bourgeois nous font le présent de leur fragilité. D’anges, ils acceptent de se faire hommes. C’est pourquoi nous n’avons pas de bouquet final. Mais c’est paradoxalement la plus belle fleur. Car nous prenons alors encore plus conscience de la prouesse à laquelle nous avons assisté. Rêveurs éveillés, nous avons vécu durant un peu plus d’une heure, bercés par la beauté de la musique, un rêve de cirque. 

Laura Plas

  1. Jeu de mots de Francis Ponge.
  2. L’expression est de Yoann Bourgeois, on la trouve sur le site de la compagnie qui présente de très beaux textes (à lire).

l’Art de la fugue, de Yoann Bourgeois et Marie Fonte

Cie Yoann‑Bourgeois • 3, rue du Vieux‑Temple • 38000 Grenoble

06 75 87 71 29

Conception et mise en scène : Yoann Bougeois, avec la collaboration de Marie Fonte

Regard extérieur : Vincent Weber

Interprètes : Yoann Bougeois et Marie Fonte

Pianiste : Célimène Daudet

Musique : Die Kunst der Fuge de Jean‑Sébastien Bach

Scénographie : Goury, Yoann Bourgeois, Marie Fonte

Lumière : Caty Olive

Son : Antoine Garry

Costumes : Ginette

Direction technique : Pierre Robelin

Régisseur lumière : Alain Balley

Régisseur son : Sébastien Riou

Photo : © Maxime Dos

Constructeur décors : Techniscène, Ateliers de construction du C.D.N.A.

Le Monfort • 106, rue Brancion • 75015 Paris

Réservations : 01 56 08 33 88

Site du théâtre : www.lemonfort.fr

Du 22 mai au 9 juin 2012, du mardi au samedi à 20 h 30

Durée : 1 h 5

25 € | 16 €