« le Bonheur des uns », Théâtre de la Croix‑Rousse à Lyon

« le Bonheur des uns » © David Anemian

Dis-moi ce que tu fais, je te dirai qui tu es

Par Audrey Chazelle
Les Trois Coups

Philippe Delaigue, auteur, fondateur de la Comédie de Valence, directeur du département Acteurs à l’École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre, met en scène « le Bonheur des uns », un spectacle musical orchestré par le Quatuor Debussy. Il unit ainsi la musique nord-américaine du xxe siècle aux témoignages d’hommes et de femmes sur leur rapport intime au travail, extraits du livre de Studs Terkel « Working – Histoires orales du travail aux États-Unis », écrit à la fin des années 1960.

« L’argent ne fait pas le bonheur », « l’art est nécessaire à l’humanité », « ceux qui ont le pouvoir créent les conditions des autres », autant de paroles qui pourraient être des slogans d’un possible Mai‑2008 ! Le sujet est dans l’air. Mais Philippe Delaigue, même en avouant qu’il se sent « très politisé » choisit de se « démarquer du contexte ».

Il s’agit en effet d’une galerie de portraits d’individus de tous horizons, milieux sociaux et origines, qui nous livrent leurs sentiments engendrés par la fonction exercée. Un acteur, une enseignante, une prostituée, un chef d’entreprise, un fossoyeur, une serveuse se côtoient et se dévoilent aux rythmes des cordes du néoclassique Samuel Barber jusqu’au très contemporain Morton Feldman, en passant par Terry Riley, Steve Reich, ou encore Philip Glass.

Philippe Delaigue s’est inspiré du propos suivant de William Faulkner : « Vous ne pouvez ni manger huit heures par jour, ni boire huit heures par jour, tout ce que vous pouvez faire huit heures par jour, c’est travailler. Voilà pourquoi l’homme se rend lui-même, ainsi que ceux qui l’entourent, si misérable et malheureux. » Le jeu des acteurs ne manque cependant pas d’ajouter l’humour et la distance nécessaires pour ne pas tomber dans un pessimisme radical.

Avec ce choix de titre, le Bonheur des uns, Philippe Delaigue laisse au spectateur lui conférer la signification qui lui convient. On peut bien sûr y lire que le bonheur des uns ne fait pas le bonheur des autres, que beaucoup triment pour satisfaire une minorité, ou que le bonheur est hasardeux et qu’il appartient à ceux qui savent le cultiver en « enchantant la vie ».

L’objectif de la pièce est d’« explorer notre façon d’être » et de comprendre « comment nous nous inscrivons dans cette activité cannibale de nos existences ». Parce que « exister ne suffit pas », l’homme contemporain se définit par la fonction qu’il occupe dans la société, le rôle qu’il y joue, chacun entretenant un rapport singulier au travail. La pièce prend ainsi une dimension anthropologique.

En tout cas, la scénographie épurée et la lumière tamisée nous plongent dans une atmosphère confinée, où l’heure est à la confidence d’homme à homme. La parole théâtrale mêlée à la parole musicale résonne en nous comme pour mieux nous faire comprendre notre condition. Un moment de réflexion en musique très agréable ! 

Audrey Chazelle


le Bonheur des uns

Montage des textes et mise en scène : Philippe Delaigue d’après les textes de Working de Studs Terkel

Avec les musiciens du Quatuor Debussy : Christophe Collette et Marie Charvet (violons), Vincent Deprecq (alto), Alain Brunier (violoncelle)

Les acteurs : Sabrina Perret, Sylvain Stawski, Mickaël Pinelli, Philippe Vieux, Christine Brotons

Costumes : Cara Marsol

Scénographie : Stéphane Mathieu, Amandine Fonfrède

Création lumière : Thierry Opigez

Création sonore : Philippe Gordiani, Christophe Germanique

Photo : David Anémian

Constructeurs : Marc Terrier, Jean-Gabriel Monteil, Thierry Varenne

Musiques (extraits) : Steve Reich, Different Trains ; Terry Riley, Conquest of the War Demons ; John Cage, Four ; Philip Glass, Quatuor no 5 ; Morton Feldman, Quatuor no 2 ; Terry Riley, Mad in Moonlight ; George Crumb, Black Angels ; Ernest Bloch, Quatuor no 4 ; Terry Riley, The Wheel ; Samuel Barber, Quatuor opus 11 (adagio)

Interprétées par le Quatuor Debussy

Théâtre de la Croix-Rousse • place Joannès-Ambre • 69317 Lyon cedex 04

resa@croix-rousse.com

Billetterie : 04 72 07 49 49

Du 8 au 10 avril 2008, mardi à 20 h 30, mercredi et jeudi à 19 h 30

Durée : 1 h 30

23 € | 18 € | 15 €