« le Garçon du dernier rang », de Juan Mayorga, Théâtre de la Tempête à Paris

le Garçon du dernier rang © D.R. le Garçon du dernier rang © D.R.

Virtuose et vertigineux

Par Estelle Gapp
Les Trois Coups

Après « Chemin du ciel », déjà récompensé par le prix de la Mise en scène de la S.A.C.D. en 2008, Jorge Lavelli signe un travail remarquable à partir du nouveau texte du philosophe et dramaturge espagnol, Juan Mayorga : un huis clos virtuose et vertigineux dans les abîmes de la création, entre réalité et fiction. Une très belle forme, servie par un jeu exigeant, mais au service d’un contenu parfois trop théorique et redondant.

En fond de scène, un rideau de perles nous accueille avec un air de déjà-vu. Sur le plateau, deux grands panneaux – des miroirs – se font face : quel étrange combat des Titans se prépare ? Entre Claude, le brillant élève du « dernier rang » – là où « personne ne te voit, mais [] tu vois tout le monde » –, et Germain, le professeur de lettres désabusé, la relation maître-disciple tourne à la perversion. Par une étrange promiscuité avec l’enseignant – « Je l’ai écrit pour vous » –, Claude transforme une simple rédaction en roman-feuilleton, où se révèle son talent d’écrivain. Décrivant l’intimité de la famille d’un de ses camarades de classe, le récit fascine et prend au piège ses lecteurs, Germain et sa femme Jeanne, ainsi que les spectateurs, qui partagent peu à peu la même tentation voyeuriste.

Car, sur le plateau, Claude le démiurge déploie son pouvoir diabolique. L’enfant timide se transforme en apprenti-sorcier. À la fois narrateur et metteur en scène, il orchestre le jeu des autres comédiens, les faisant apparaître et disparaître comme des personnages issus de sa propre imagination. Usant de la scène comme d’une aire de jeu – il déplace des chaises, manipule les parois-miroirs –, l’enfant terrible découpe l’espace scénique au gré des situations : le bureau du professeur, la galerie d’art de Jeanne, l’intérieur bourgeois de la famille de Rapha. Sous prétexte d’aider son ami en mathématiques, il s’immisce au sein de la maison, pour mieux observer ses personnages : « Je voulais entrer dans cette maison. Cet été, tous les après-midi, j’allais regarder la maison depuis le parc quand, un soir, le père de Rapha faillit me surprendre à espionner ». Petit à petit, il finit par tomber amoureux d’Esther, la mère de Rapha, « la femme qui s’ennuie le plus au monde ». Comme le professeur – « C’est vous qui nous avez demandé d’écrire et maintenant, moi, je ne peux plus m’arrêter » –, le spectateur devient-il « complice » du drame qui se trame ? Seule Jeanne semble deviner le danger : « Tu devrais arrêter tout ça avant qu’il n’arrive quelque chose de grave ».

Mais, aiguisé par la curiosité, le professeur encourage l’élève, en l’interrogeant sur son travail : « C’est du réalisme ? […] Comme si tu pouvais tout enregistrer avec une caméra, en cachette. C’est ça ? C’est comme regarder par le trou de la serrure ? ». Dès lors, le texte de Juan Mayorga prend des allures de traité pédagogique, de petit précis à l’usage des apprentis-auteurs : « La première question que doit se poser un écrivain c’est : pour qui est-ce que j’écris ». Ou bien : « C’est la question clé, la question qu’il faut ancrer dans l’esprit du lecteur : que va-t‑il arriver ? ». Citant Tolstoï, Dostoïevski, Joyce, le professeur aborde diverses problématiques théoriques : « la notion de point de vue », la question du genre – « qu’est-ce que c’est que ça ? Une satire de la classe moyenne ? Une parodie de roman-photo ? Un Bildungsroman ? » –, la construction du personnage – « un personnage désire quelque chose, mais il rencontre des problèmes pour réaliser ce désir » –, la question de la vraisemblance – « Si c’est pas vraisemblable, ça ne vaut rien, même si c’est vrai » –, l’art du dénouement – « Ça, c’est une bonne fin. Nécessaire et imprévisible ». Même entre Germain et sa femme, le dialogue est prétexte à des généralisations sur l’art : « La littérature ne nous apprend rien […] L’art, en général, n’enseigne rien ».

Sans doute est-ce là le seul bémol dans le travail tout en finesse de Jorge Lavelli : pourquoi n’a-t-il pas gommé cet aspect du texte de Juan Mayorga qui insiste trop sur la lettre au profit de l’esprit de la pièce ? Le jeu non réaliste, presque chorégraphié, des comédiens force déjà admirablement le trait, flirtant entre réalité et fiction : sont-ils des personnages du roman de Claude ou des personnages de théâtre ? Mais pour évoquer ce redoublement de la mise en abyme, pourquoi la mise en scène n’exploite-t-elle pas plus les deux parois-miroirs, qui permettraient d’y réfléchir les silhouettes à l’infini ? Ou bien de jouer de la complémentarité des « points de vue », entre les acteurs et leur reflet ? On regrette cet excès intellectualiste, qui alourdit l’ensemble d’une redondance inutile, et fait douter des capacités du spectateur : « Fais confiance au lecteur, il complètera lui […] Tu n’es pas si intéressant, écarte-toi pour qu’on puisse les voir, eux », conseille pourtant le professeur. Au début de la pièce, celui-ci s’insurge : « Le pire, c’est ce qu’il y a entre les lignes ». Et si tout l’art de la mise en scène consistait, justement, à lire « entre les lignes » ? 

Estelle Gapp


le Garçon du dernier rang, de Juan Mayorga

Texte français : Jorge Lavelli et Dominique Poulange

Mise en scène : Jorge Lavelli

Avec : Pierre-Alain Chapuis (Germain), Isabel Karajan (Jeanne), Christophe Kourotchkine (Rapha père), Nathalie Lacroix (Esther), Sylvain Levitte (Claude), Pierric Plathier (Rapha)

Collaboration scénographique : Pace

Costumes : Fabienne Varoutsikos

Lumières : Jorge Lavelli et Géard Morin

Son : Jean-Marie Bourdat

Photo : © D.R.

Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie • route du Champ-de‑Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 28 36 36

Du 3 mars au 12 avril 2009, du mardi au samedi à 20 h 30, sauf jeudi à 19 h 30 et dimanche à 16 heures, relâche le lundi

Durée : 2 heures

18 € | 13 € | 10 €