« le Moche », de Marius von Mayenburg, la Comedia à Paris

le Moche © Gérard P. le Moche © Gérard P.

« Le Moche » : chirurgie très esthétique

Par Emmanuel Arnault
Les Trois Coups

Pour la première fois à Paris est jouée cette pièce de Marius von Mayenburg, dramaturge contemporain allemand. C’est à la Comedia, dans le onzième arrondissement, que Catherine Lefebvre s’y attaque joyeusement, nous offrant un spectacle très intéressant.

Écrite en 2007, cette pièce aborde plutôt habilement une question résolument contemporaine pour notre société : le diktat de la beauté et le rôle pervers de la chirurgie esthétique. L’action se construit autour du personnage de Lette, un ingénieur brillant qui se fait damer le pion par son assistant, choisi grâce à son physique plus avantageux pour présenter le produit phare de leur entreprise. Lette, en effet, est… moche. Tellement que sa femme n’arrive jamais à le regarder en face, privilégiant avec lui une « relation acoustique » plutôt qu’« optique » ! Ne pouvant plus supporter cette situation, il tombe alors dans les griffes de la chirurgie esthétique, incarnée par la figure du Dr Scheffler. « Signez que vous êtes prêt à renoncer à votre visage ! » Ce scalpel apparemment salvateur parvient à transformer l’infortuné en véritable canon de beauté, une sorte de perfection physique hautement désirable. Une vie nouvelle s’ouvre alors devant lui, faite de succès et de conquêtes… Fier de son chef-d’œuvre tant envié, le Dr Scheffler va alors reproduire sa réussite sur ceux qui le veulent, uniformisant ainsi peu à peu toute la société…

La pièce nous plonge tout d’abord dans l’univers stressant et oppressant des grandes entreprises. Les comédiens juchés sur des steppers * offrent une belle image à la symbolique très réussie : toujours pressés, ces gens semblent poussés par une urgence qui nous échappe, leur respiration est saccadée par l’effort physique, on voit qu’ils se démènent, mais ils donnent aussi l’impression de courir finalement dans le vide… De façon générale, la mise en scène, simple et très précise, se concentre sur l’efficacité afin de servir le rythme et le propos.

L’une des plus grandes réussites de Catherine Lefebvre, en effet, est sans doute de savoir parfaitement utiliser les conventions théâtrales afin de respecter le rythme soutenu de cette écriture. Les scènes s’enchaînent directement à l’intérieur des dialogues, et l’on virevolte d’un lieu à l’autre. Ces changements, très réussis dans le texte, le sont aussi sur le plateau, grâce à des bascules de lumière : couleurs froides pour la sphère publique, couleurs chaudes pour le cercle privé. Cette alternance de lumières, offrant une couleur complète à chaque lieu distinct, est très simple mais surtout bien pensée et utilisée. Le décor, blanc et neutre, est donc idéal pour être totalement habillé de ces différentes couleurs vives. On apprécie également le bon choix des costumes, car, même s’ils sont quotidiens, ils sont de très belle qualité.

Les quatre comédiens sont très bien, et on les sent parfaitement à leur aise quand ils nous entraînent avec eux dans cet univers très particulier, sur la frontière diffuse entre réalisme et fantastique. Edwin Garcia a le grand mérite de parvenir à rendre tout à fait crédible sa métamorphose du visage tout en conservant bien sûr le sien. Patrice Martre et Nathalie Bruthiaux ont un sens très juste du naturel dans les deux personnages qu’ils interprètent chacun. Catherine Lefebvre est très convaincante dans le rôle de la froide chef d’entreprise. Mais on retient surtout sa performance dans le rôle du Dr Scheffler, qu’elle parvient à rendre très inquiétant grâce à un beau travail sur sa corporalité déshumanisée.

Cette création est une belle réussite, humble et pertinente, amenant une véritable réflexion tout en provoquant un rire jaune… Ce titre singulier dissimule donc une farce contemporaine à l’humour grinçant et diablement efficace. 

Emmanuel Arnault

* Machine de fitness.


le Moche, de Marius von Mayenburg

Traduit de l’allemand par Hélène Mauler et René Zahnd chez L’Arche éditeur

Mise en scène : Catherine Lefebvre

Avec : Nathalie Bruthiaux, Edwin Garcia, Catherine Lefebvre, Patrice Martre

Photo : © Gérard P.

La Comedia • 6, impasse Lamier • 75011 Paris

Réservations : 01 43 67 20 47

Du 8 janvier au 10 avril 2010, les vendredi et samedi à 19 h 15

Durée : 1 h 15

16 € | 10 €