« Le mot “progrès” dans la bouche de ma mère sonnait terriblement faux », de Matéï Visniec, Ciné 13 Théâtre à Paris

Le mot “progrès” dans la bouche de ma mère sonnait terriblement faux © D.R.

Place à l’imagination !

Par Claire Néel
Les Trois Coups

Le Ciné 13 Théâtre, très joli lieu de rouge et de cuir dans le quartier de Montmartre, propose un cycle Matéï Visniec. « Le mot “progrès” dans la bouche de ma mère sonnait terriblement faux » y est mis en scène par Jean‑Luc Paliès dans une « version pupitre ». Il s’agit d’une première étape de création, une lecture vivante de la pièce, où se profile une intention claire de réveiller l’imaginaire du spectateur : un concept pertinent, plus ou moins bien servi toutefois.

Le texte de Visniec est magnifique, il navigue entre le poétique, le fantastique, le politique, le tripal, le drôle, dans une langue amoureuse et violente. Il nous parle de blessures de guerre et d’âme, d’une Europe mal cicatrisée de ses morts, qu’elle garde en couches mixtes au creux de sa terre. Une Europe qui a mal à l’Est. « L’Europe, c’est ça : tu suces tout le monde, tu fais pas de minauderies », dit un voisin optimiste après la chute du communisme.

Nous trouvons une famille éclatée par la guerre, deux parents de retour dans leur maison à moitié brûlée, un fils mort, une fille quelque part sur les trottoirs de Paris, en bas résille. Le corps du fils est introuvable, la mère ne peut pas le pleurer, elle s’atrophie. Le père remue la terre, en discutant avec son fils disparu, pour retrouver ses os et l’ensevelir encore, dans le ventre d’une vraie tombe qui pourrait enfin recueillir les larmes de sa femme. Il y a aussi le nouveau voisin, la vieille folle chez qui on dépose des dépouilles en tout genre, une maquerelle, un travesti, des fantômes d’amis que le fils a rencontrés dans la mort… Ils construisent la route du deuil, en direction d’une vie nouvelle dans tous les domaines, une vie « moderne ».

La « version pupitre » donne à voir un chœur de comédiens, un orchestre plutôt, puisque le chant, la musique et les bruitages sont de la partie. Tout est réalisé par les acteurs, leur texte sur des pupitres, le regard tourné vers le public et jamais vers les partenaires. Une distance avec leur personnage est ainsi créée, c’est le texte qui prime, la résonance des mots et des idées, le sous-texte. Si la forme est épurée, ce n’est pas une lecture studieuse et ennuyeuse à laquelle on assiste. Les intentions d’interprétation des comédiens, quelques accessoires, les mouvements, les voix et la musique ouvrent des pistes à nos imaginations. Le spectateur invente sa mise en scène, se figure les lieux et les atmosphères, ses propres images. L’imagination rend tout beaucoup plus fort et nous arrache l’émotion.

La méthode de travail est ambitieuse. Et fonctionne à merveille quand elle ne passe pas par l’intellect du comédien. C’est nous qui devons réveiller nos cellules grises, lui doit vivre ! Alain Guillo (le voisin, entre autres) excelle dans cet exercice. Son air de ne pas toucher aux idéologies horribles qu’il débite, et l’humour qu’il transpire, nous font parvenir le texte dans toute l’ampleur de son sens, de la prise de conscience par le biais du rire. Ce n’est hélas pas assez régulièrement le cas de Bagheera Poulin, trop solennelle, trop dans le souci de l’image qu’elle voudrait donner à ses personnages, trop dans sa tête, pas assez concrète. Quant à Stéphanie Boré, très bien dans le personnage de la sœur, elle déraille sur quelques couplets. Aucune fausse note dans sa gorge, mais elle interprète un chant de la veine tsigane sans sa fameuse intensité émotionnelle, ce qui est impardonnable dans le genre, et le fait inévitablement friser avec le ridicule. Création à suivre… 

Claire Néel


Le mot « progrès » dans la bouche de ma mère sonnait terriblement faux, de Matéï Visniec

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Mise en scène : Jean‑Luc Paliès

Assistant à la mise en scène : Alain Guillo

Avec : Philippe Beheydt, Stéphanie Boré, Katia Dimitrova, Alain Guillo, Jean‑Luc Paliès, Bagheera Poulin, Miguel‑Ange Sarmiento

Régie générale : Alain Clément

Administration : Lilian Josse

Diffusion : Gaëlle About

Ciné 13 Théâtre • 1, avenue Junot • 75018 Paris

Réservations : 01 42 54 15 12

Les 2, 4, 16, 18, 29, 30, 31 octobre 2008 à 19 h 30, le 3 octobre 2008 à 21 h 30

Durée : 1 h 30

25 € | 20 € | 15 €