« le Prince de Hombourg », de Heinrich von Kleist, cour d’honneur du palais des Papes à Avignon

« le Prince de Hombourg » © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Intempéries sur la cour d’honneur : Hombourg à la rescousse !

Par Céline Doukhan
Les Trois Coups

L’orage différa le début de la représentation. Il eut finalement raison du « Prince de Hombourg » au bout d’une heure et demie de spectacle sur les deux heures quinze prévues. De quoi laisser tout de même de belles impressions.

Ce Prince de Hombourg serait-il maudit ? Après la première, annulée en raison du mouvement des intermittents, c’est la météo orageuse qui a, d’abord, fait reculer de près de quarante minutes le début de la troisième représentation, puis contraint à l’interruption du spectacle peu après minuit, au bout d’environ une heure et demie.

L’ambiance sur l’esplanade du palais des Papes était toute particulière, peu avant 22 heures. Vers 21 h 40, un régisseur s’adresse avec un mégaphone aux spectateurs massés au pied du palais : la décision de jouer ou non sera communiquée vers 22 heures, heure prévue du début du spectacle. Il pleut, des coups de tonnerre éclatent et des éclairs zèbrent le ciel au-dessus du palais des Papes, éclairé de façon spectaculaire. Visions saisissantes tandis que, déjà, tous les slogans du romantisme semblent flotter dans l’air, de « Levez-vous, orages désirés » au « Sturm und Drang » (littéralement : « tempête et passion » en français) que mentionnera ensuite malicieusement le metteur en scène Giorgio Barberio Corsetti. Sans compter que sur la façade, sous une banderole « Ce n’est pas à un moment de chômage élevé qu’il faut réduire les droits des chômeurs », des mannequins grandeur nature se balancent, pendus. Pour compléter le tableau, au beau milieu de l’esplanade battue par la pluie, un artiste entame un surprenant numéro de jonglage avec des barres enflammées. Sublime, quand tu nous tiens…

À 22 h 10, pas d’annonce mais quelques notes avortées de ce fameux son de trompette crée par Maurice Jarre justement pour le Prince de Hombourg joué dans la cour d’honneur dans les années 1950. Deuxième essai de trompette quelques minutes plus tard. Cette fois, c’est bon.

Le public prend place dans les gradins détrempés. Comédiens et techniciens mélangés s’avancent alors sur le devant de la scène pour dénoncer l’attitude du gouvernement, selon eux assujetti au M.E.D.E.F. concernant la question des intermittents et des précaires. La forme théâtrale de cette intervention (chacun dit tour à tour une phrase, y compris le metteur en scène) force le respect et l’écoute, chacun se tenant fièrement debout et digne, même si quelques interventions agressives fusent dans le public.

La pièce débute enfin. Il convient de rappeler que nous n’avons pu voir qu’un spectacle inachevé, dont il devait rester environ trois quarts d’heure à jouer. Néanmoins, dans cette mise en scène de la pièce de Kleist, écrite en 1811, c’est le mot de « respect » qui vient plusieurs fois à l’esprit. Respect du cadre particulier de la cour d’honneur, d’abord. Les éléments de décor n’envahissent pas l’espace et laissent totalement visible l’immense muraille. Le plateau est également peu encombré. Cette simplicité contraste avec certains épisodes dans lesquels des dispositifs spectaculaires sont utilisés. On pense notamment à la chevauchée de Hombourg sur un destrier dont l’image stylisée est projetée en taille surnaturelle sur la muraille, écran de tous les fantasmes.

Interprétation contrastée

Comme la mise en scène est épurée, la part belle est laissée au jeu des comédiens, qui évoluent très simplement sur un plateau quasi nu, souvent éclairés par un simple projecteur. Du coup, l’attention se porte tout à fait sur les comédiens et le texte – le vrai texte de Kleist, traduit par Ruth Orthmann et Éloi Recoing, et non pas une adaptation.

Giorgio Barberio Corsetti donne une version d’une grande beauté plastique, proposant des visions enchanteresses ou troublantes (mais n’est-ce pas le songe somnambule du prince qui déclenche toute la pièce ?) : la chevauchée de Hombourg, donc, mais aussi ces prisonniers, chacun à leur fenêtre dans le mur immense, certains sur de courts escaliers débouchant sur le vide, au son du chant d’un contre-ténor.

Si ces trouvailles sont superbes, d’autres procédés font par contre beaucoup plus toc, comme quand Hombourg, lors d’un épisode décisif, finit par comprendre qu’il va vraiment être exécuté en voyant sa future tombe. Là, les fossoyeurs jettent des pelletées de terre sur un panneau qui affiche au fur et à mesure les mots « Rien que vivre ». Un peu plus tard, il ne restera plus sur ce même panneau que « Rien ». Là, trop de visuel tue le visuel, pourrait-on dire.

L’interprétation est elle aussi contrastée et, convaincante dans son ensemble, elle soulève tout de même quelques questions. Xavier Gallais offre une peinture nuancée de Hombourg, dont on ne sait jamais quelle part de folie ou d’inconscience elle recèle. Étrangement, certains instants le mettant en scène suscitent les rires du public : cela est-il voulu par le comédien ? Par le metteur en scène ? Cela ne sonne pas très juste, en tout cas. Hombourg se retrouve ainsi ridiculisé, ou source de comique, comme quand il s’exclame, bras écartés face à la princesse Nathalie : « Si j’osais, je vous dirais… Entourez vos rameaux autour de ce tronc ! ». Ou bien quand, à l’instar d’une scène de vaudeville, il tente de pousser du pied le gant qu’il espère que Nathalie va retrouver près de lui.

Une Nathalie qui, en raison de ce genre de passage et aussi de son costume évoquant une bourgeoise des années 1920, se trouve dans une posture un peu étriquée alors qu’elle est princesse et chef de régiment ! Mais, surtout, le jeu d’Éléonore Joncquez ne sert vraiment pas le personnage : la comédienne passe son temps à geindre, et quand elle ne geint pas, utilise systématiquement des intonations plaintives et des mimiques figées pour tout jouer. Dur de croire à l’amour du flamboyant Hombourg pour cette princesse pleurnicharde. Les autres comédiens sont très efficaces, notamment Julien Roy en Dörfling donnant tant bien que mal ses instructions pour la bataille, ou encore Anthony Devaux, percutant dans le récit de la mort de l’écuyer Froben.

Du rire, enfin, il y en eut du véritable, du spontané quand, hélas, le vent et l’orage commencèrent de se lever et que, tandis que les préoccupations et les regards des spectateurs se tournaient inexorablement vers le ciel, un officier devait s’écrier aux côtés de Nathalie : « Hombourg ! Le tonnerre te libérera ! » Et, de fait, il fut libéré puisque la représentation fut interrompue quelques instants après à cause de la pluie. Et, alors que les spectateurs piétinaient vers la sortie, Xavier Gallais eut ce geste tout à fait digne du Prince de Hombourg : il sortit de la coulisse en une manière de salut, dans lequel il entraîna ses camarades, qui recueillirent ainsi les « bravos » nourris et mérités du public. 

Céline Doukhan


le Prince de Hombourg, de Heinrich von Kleist

Actes Sud, coll. « Babel », no 495, 2001

Mise en scène : Giorgio Barberio Corsetti

Avec : Jean Alibert, Anne Alvaro, Clément Bresson, Anthony Deveaux, Luc‑Antoine Diquéro, Xavier Gallais, Hervé Guerrisi, Éléonore Joncquez, Maximin Marchand, Geoffrey Perrin, Julien Roy, Gonzague Van Bervesseles

Scénographie : Giorgio Barberio Corsetti et Massimo Troncanetti

Musique : Gianfranco Tedeschi

Vidéo : Igor Renzetti

Images : Lorenzo Bruno et Alessandra Solimene

Lumières : Marco Giusti

Costumes : Moïra Douguet assistée de Camille Guéret

Assistanat à la mise en scène : Raquel Silva

Photo : © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Cour d’honneur du palais des Papes • place du Palais • 84000 Avignon

www.festival-avignon.com

Réservations : 04 90 14 14 14

Du 5 au 13 juillet 2014 à 22 heures, relâche le 7 juillet

Durée : 2 h 15

De 14 € à 38 €