« le Procès de Jeanne d’Arc », de Bertolt Brecht, anciennes tanneries d’Amilly

Une « Jeanne d’Arc » comme une claque

Par Céline Doukhan
Les Trois Coups

Autour d’une Fany Mary parfaite dans le rôle-titre, le Théâtre du Masque-d’Or prend le public aux tripes avec ce « Procès de Jeanne d’Arc » de sang et de larmes.

Voilà vingt ans que le Théâtre du Masque-d’Or essaime ses spectacles en des lieux improbables du Loiret : hôpital désaffecté, entrepôt… et, depuis 2005, les anciennes tanneries d’Amilly, tout près de Montargis. Un lieu austère, mais qui se révèle un écrin génial pour cette mise en scène du Procès de Jeanne d’Arc de Brecht : les 90 spectateurs se retrouvent tout près des comédiens qui évoluent à même la terre battue, dans un parti pris « brut de décoffrage » on ne peut plus judicieux. Tout, du sol au plafond, renvoie à une indicible violence, verbale et physique. Une série de poteaux en béton imprime sa géométrie puissante à la salle. Voilà autant de crucifix géants qui dominent les personnages. Les ouvertures deviennent des vitraux, cachés ou découverts avec de simples rideaux que l’on fait coulisser. On passe de la salle du procès à la prison en un seul effet tranchant comme un couperet : en quelques secondes, une grille tombe des cintres et sépare les spectateurs de l’espace de jeu. Parlant et spectaculaire. Mais pas gadget.

Une scénographie intelligente qui donne à voir et à sentir l’infernale répétition des accusations et des châtiments qui s’abattent sur la Pucelle. Une question récurrente : « Pourquoi cet habit d’homme ? », leitmotiv grotesque d’une accusation sans fond et sans fin. Les accusateurs eux‑mêmes se démultiplient, tous trois habillés à l’identique en bureaucrates des années 1960, costume et cravate noirs, grosses lunettes et raie gominée sur le côté. Même chose pour les docteurs qui examinent la virginité de Jeanne, joués par le même trio. La table, enfin, se métamorphose comme quelque esprit malin, se réincarnant tantôt en meuble emblématique de la salle d’audience, tantôt en autel, tantôt en table chirurgicale, pour enfin, sans apprêt, en métal nu, montrer sa vraie nature de table… de boucherie.

« Parce que c’est jour férié… »

Dans cet univers clos, qui favorise la tension, les comédiens sont tous très bons, et on doit saluer leur diction impeccable, qui fait résonner avec force la langue simple et brûlante de la pièce de Brecht. En évêque Cauchon, Michel Pierre en impose, voix profonde et granuleuse, qui varie d’intensité et de ton avec maestria et parvient à donner beaucoup d’effet (souvent glaçant) avec peu de moyens. Et même un petit rôle comme celui de la mère supérieure, toujours nantie d’un très technocratique registre, devient intéressant grâce à la science de l’impassibilité déployée par Catherine Kamblock et au choix d’en faire, là aussi, une sorte de secrétaire sortie, comme les trois accusateurs, de la série Mad Men *, mais en habit de nonne.

Enfin, Fany Mary est merveilleuse en Jeanne d’Arc. Elle a le physique parfait : petit bout de femme aux cheveux courts, regard bleu déterminé, elle tend tout son être vers une minéralité indestructible, que l’on met en vain à l’épreuve des éléments. L’eau n’ayant pas suffi à l’humilier (scène très forte dans la prison), ce sera par le feu, par l’immolation ultime, que l’on fera taire la relapse. Son allure juvénile, sa façon d’avoir l’air garçon manqué se combinent à une présence qui exsude l’intelligence, la repartie, parfois l’impertinence. Elle insuffle toute sa fougue à ce personnage exalté et exaltant. La voilà, seule jeune femme parmi des hommes, à tenter de résister à l’oppression. Une révolte étouffée dans le sein de la prison, inaudible aux oreilles des badauds, cette populace du dehors qui semble se réjouir sans raison. La réplique la plus frappante de toute la pièce ? Concluant une puissante tirade en forme de cri de révolte sociale, Jeanne se demande en parlant de cette foule « d’en bas », perpétuellement tenue dans sa position inférieure par ceux « d’en haut » : « Alors, pourquoi les gens sont-ils si gais ? ». Réponse de l’évêque Cauchon : « Parce que c’est jour férié »… 

Céline Doukhan

* Série américaine située dans le monde de la publicité, à New York, au début des années 1960.


le Procès de Jeanne d’Arc, de Bertolt Brecht

Théâtre du Masque‑d’Or • 4, les Bûges • 45700 Vimory

02 38 98 29 64

http://masqueor.free.fr

Mise en scène : Fabrice Pierre

Avec : Jean‑Christophe Branger, Michel Demongeot, Laurent Joly, Catherine Kamblock, Fany Mary, Michel Pierre, Ismaël Ruggiero, Maurice Thibault, Philipp Weissert

Dramaturgie : Laurent Chalard

Scénographie et costumes : Aurélie Thomas

Maquillages et coiffures : Béatrice Prat

Lumière : Virginie Watrinet

Son : Grezillo

Régie : Fabien Leducq

Aide réalisation décors : ateliers municipaux

Photos : © Théâtre du Masque‑d’Or

Anciennes tanneries d’Amilly • rue des Ponts • 45200 Amilly

Réservations : 02 38 85 81 96

Du 13 juin au 15 juillet 2012, du mercredi au samedi à 20 h 30, dimanche à 18 heures

Durée : 1 h 15

18 € | 12 €