« le Retour au désert », de Bernard‑Marie Koltès, Théâtre de la Ville à Paris

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Mathilde a troublé l’ordre de la maison…

Par Émily Lombi
Les Trois Coups

Quant je repense à une certaine soirée de 2007 passée à la Comédie-Française en compagnie de Koltès, je suis soudainement prise d’amnésie. Si ce n’est quelques images éparses, rien ne me revient vraiment. C’est dans ce flou total que j’entre dans l’enceinte du Théâtre de la Ville, pour redécouvrir la même pièce, « le Retour au désert ».

le-retour-au-desertPetit à petit, tout me revient. Pourtant, aucune comparaison n’est envisageable. Ce soir, c’est une véritable rencontre avec l’œuvre de Koltès, une aventure colorée où le texte est joué en portugais et en français. Cette fois, l’initiation au voyage est garantie grâce à une mise en scène signée Catherine Marnas. Et, dans un an, j’aurais sûrement encore toute ma mémoire pour parler comme aujourd’hui de cette soirée théâtrale.

Après quinze ans d’absence passés en Algérie, Mathilde Serpenoise revient avec ses deux enfants, Fatima et Édouard. Elle compte bien récupérer la maison familiale, qu’elle considère comme étant légitimement sienne. Cependant, dès les premiers instants, le mécontentement de son frère Adrien se fait sentir. Suite à l’arrivée de sa sœur, il ne cesse de proférer des injures envers elle, l’accusant de convoiter l’héritage et d’avoir fui la guerre. Le prétexte est lancé, la dispute commence, frère et sœur peuvent se déchirer.

En tout cas, à travers le tragique de cette pièce (qui ne manque pourtant pas d’humour), Koltès n’a pas simplement voulu nous dépeindre les affres de la relation passionnelle d’un frère et d’une sœur. En effet, au-delà de ce dialogue de sourds, les personnages sont beaucoup plus complexes, à l’image de l’œuvre de l’écrivain. Afin de mettre en lumière la richesse de chacun, Catherine Marnas, a distribué en double exemplaire les partitions de la plupart des personnages. Ainsi, Mathilde est incarnée par deux comédiennes, qui évoluent simultanément sur scène pour ne faire qu’une seule et même personne. Ce processus est le même pour Adrien, Mathieu, son fils…

Ces duos interviennent toujours aux moments les plus stratégiques de l’intrigue dans le but de nourrir les personnages et de nous livrer une facette supplémentaire de leur caractère. Toutefois, alors que partition identique suppose même tonalité, même trame, les notes sont parfois différentes. En outre, notons que le double n’est pas un double ordinaire : il répond ou reprend son homologue français en portugais. Les personnages gagnent ainsi en liberté, en transparence et lisibilité pour le spectateur (le texte est surtitré en français). Et, malgré une appréhension initiale, nous nous réjouissons très rapidement des sonorités multiples des deux langues. Au lieu d’être dérouté par ce bilinguisme, le spectateur est plus facilement guidé vers les personnages et leur intimité. De ce fait, les doubles sont des espèces de caisses de résonance des personnages. Comme si leur inconscient prenait constamment la parole, s’incarnant dans un autre toujours prêt à nous révéler ce qui devait rester caché. Le spectateur devient alors le confident d’une vérité qui ne peut surgir que par le biais d’un double pour ne pas blesser l’orgueil et la fierté d’un Adrien ou d’une Mathilde.

Comme déjà noté, avec les couples franco-brésiliens, tout fonctionne par paire. Le mode binaire se retrouve ainsi dans les décors (deux grands panneaux figurant l’intérieur et l’extérieur, qui se confrontent, se croisent, se réunissent) et aussi dans le rythme de l’histoire. De même, on peut observer une oscillation entre le diurne et le nocturne. Oscillation au cours de laquelle les personnages évoluent, tantôt faisant acte de violence, tantôt se trahissant dans des élans de tendresse. Le jour, les personnages mentent, s’insultent, affichent les côtés les plus noirs de leurs personnalités tandis que la nuit la vérité surgit et semble contredire les méfaits du jour. Par exemple, une nuit alors qu’Adrien avait prévu d’étouffer sa sœur avec un oreiller, il est soudain pris d’émotion en la regardant dormir et en oublie sa mission. Il repart le coussin sous le bras laissant Mathilde à son sommeil. Pourtant, le lendemain la haine est déjà revenue.

Catherine Marnas arrive avec brio à rendre la complexité des intrigues de Koltès, où l’humain y est présenté comme étant habité par de multiples sentiments, tous aussi ambivalents les uns que les autres. Les retrouvailles agitées de Mathilde et Adrien servent de prétexte pour aborder d’autres problèmatiques. Derrière les règlements de comptes d’un frère et d’une sœur déchirés par les années et la distance, se dessine une réflexion sur la guerre, l’appartenance à la patrie, la quête identitaire, le racisme, l’émancipation par le voyage… Mais, si nous arrivons à déceler toutes les subtilités de l’auteur, c’est grâce à une mise en scène précise et originale. À juste titre, nous pouvons aussi saluer les 14 comédiens qui défendent aisément leurs personnages.

En conséquence, Mathilde est revenue, Mathilde a troublé l’ordre de la maison, mais Mathilde est déjà prête à plier bagages. Même si, de prime abord, le chemin de Mathilde semble être un véritable retour dans un désert aride de sentiments, elle mène avec force le combat qui l’habite. Ce retour n’est autre qu’un besoin de se ressourcer auprès de son frère, qu’elle aime d’un amour passionnel et destructeur. En faisant le choix de revenir, Mathilde accomplit en quelque sorte une quête initiatique, où elle est à la recherche d’elle-même et de son identité. Après avoir soulevé les passions et fait exploser la violence, tant verbale que physique, elle repart sur la route grandie de son expérience. Cette adaptation ne laisse pas indifférent, elle nous incite à réfléchir, à nous reposer des questions parfois oubliées, qui sont pourtant toujours d’actualité. Un beau voyage à ne pas louper… 

Émily Lombi


le Retour au désert (O retorno ao deserto), de Bernard‑Marie Koltès

Mise en scène : Catherine Marnas

Avec : André Auke, Sandra Corveloni, Julien Duval, Aline Filocomo, Frank Manzoni, Gisella Millas, Maud Narboni, Olivier Pauls, Jairo Pereira, Rita Pisano, Ricardo Romao, Davi Rosa, Bénédicte Simon, Gustavo Trestini

Création costumes : Bia Junqueira

Décors : Carlos Calvo

Création lumière : Michel Theuil

Création sonore : Madame Miniature

Photo : © D.R.

Théâtre de la Ville • 2, place du Châtelet • 75004 Paris

Réservations : 01 42 74 22 77

Du 4 au 8 novembre 2008 à 20 h 30, dimanche 9 novembre à 15 heures

Durée : 2 h 30

23 € | 16,5 € | 12 €