« le Roi Carotte », de Jacques Offenbach, Opéra de Lyon

le Roi Carotte © Stofleth

Cavalcade bouffonne

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Opéra-bouffe en folie, « le Roi Carotte » de Jacques Offenbach resurgit sur le plateau de l’Opéra de Lyon dans une version raccourcie dirigée par Laurent Pelly et Victor Aviat, respectivement metteur en scène et chef d’orchestre.

Au purgatoire depuis 1872, cette œuvre d’une durée scénique de six heures bénéficie du travail d’Agathe Mélinand. Elle réduit à trois heures trente le livret original de Victorien Sardou et présente une nouvelle version des dialogues. Indiscutablement, c’est réussi et ça déménage. Véritable blockbuster lyrique et théâtral, le Roi Carotte mobilise hormis les techniciens cent douze artistes : solistes, musiciens, choristes et comédiens. Cette création, ou plutôt cette recréation en forme d’impressionnante récréation, propose un étonnant minestrone. Entre panier à salade et Moulinette à légumes, objets surdimensionnés présents sur scène, le spectacle conte une histoire échevelée où dominent le farfelu, le kitsch, le grotesque et le déraisonnable.

Agathe Mélinand et Laurent Pelly, experts en dramaturgie du xixe siècle et amateurs éclairés de musique légère, donnent libre cours à leur savoir-faire joyeusement délirant, aidés en cela par la scénographie monumentale et astucieuse de Chantal Thomas. La teneur de l’argument peut se résumer comme suit. Dans un royaume en banqueroute, un prince buveur et en quête d’amour doit prendre la fuite avec les membres de son cabinet sans attendre. Cunégonde, princesse de son état, fille à papa délurée en rupture de couvent, plaque le prince déchu pour le Roi Carotte, qui, venu en ambassade, usurpe le trône vacant avec sa troupe végétarienne et la complicité d’une sorcière. Un régime potager s’enracine.

Errant jusqu’à Pompéi, le prince exilé, conseillé par Robin‑Luron, adversaire de la sorcière, s’empare de l’anneau de Salomon et revient dans son pays. Doué d’un nouveau pouvoir, soutenu par Rosée‑du‑Soir, adorable double de l’Alice de Lewis Carroll, il récupère sa souveraineté. Il chasse le flasque Roi Carotte, oublie Cunégonde pour Rosée‑du‑Soir et se fait acclamer par son peuple versatile. Les carottes et leur chef sont cuits et passés au presse-purée. Tout est bien qui finit bien. Celui qui avait carotté tout le monde peut continuer à carotter sans vergogne.

Du théâtre avant toute chose

La partition d’Offenbach n’est pas de la meilleure veine. À grand renfort de cors, trompettes, trombones, percussions et timbales, la musique donne parfois l’impression d’un concert de la Garde républicaine joué sous kiosque.

Exécutée avec d’imperceptibles nuances, elle ne convainc qu’avec la présence trop rare des archets. Seuls, le solo de Rosée‑du‑Soir magnifiquement interprété par Chloé Briot émeut ainsi que le quatuor nocturne finement chanté par Julie Boulianne (Robin‑Luron), Yann Beuron (Fridolin), Jean‑Sébastien Bou (Pipertrunck) et de nouveau Chloé Briot. Il ne faut pas oublier non plus le remarquable travail vocal et scénique des choristes emmenés par Philip White. Même sur des rythmiques sommaires, le chœur dégage une extraordinaire habileté à soutenir la composition musicale.

Revient donc principalement à Laurent Pelly, maître d’œuvre virtuose de la machinerie, de la direction d’acteurs et de la conduite des mouvements individuels et collectifs, le mérite ou l’exploit de construire pour le spectateur une dramaturgie du plaisir et de l’insolence, menée à bride abattue à quelques ralentis près. Certaines séquences sont des instants dramatiques somptueux. Ainsi, la cérémonie officielle à la cour de Fridolin, mise en scène de façon satirique évoquant un bal des débutantes guindé. Ou encore les fresques humaines ressuscitant les habitants de Pompéi sous un ciel de cendres que l’éruption du Vésuve obscurcit.

S’ajoutent également la concentration, l’énergie et la vitalité de tous les interprètes que le metteur en scène n’a eu de cesse de privilégier. Yann Beuron (Fridolin), Antoinette Dennefeld (Cunégonde), Julie Boulianne (Robin‑Luron), Christophe Mortagne (le Roi Carotte) et Chloé Briot (Rosée‑du‑Soir) en sont la plus belle preuve sur le plan de la voix et de la construction de leur personnage. Pelly est un artiste pressé et son intense alacrité emballe, faisant oublier souvent la faiblesse du propos. Assister quasi constamment aux bonheurs primordiaux du théâtre est un plaisir partagé sur le plateau et dans la salle.

Joyeux Noël

La représentation commence par l’apparition d’une comédienne et d’un arbre de Noël. Malicieux clin d’œil au sens évident : ce spectacle est un cadeau fait au public. La suite prouve que l’Opéra de Lyon n’a pas lésiné sur les moyens. Quand on aime, on ne compte pas. Toutefois, une question taraude. En des temps si difficiles pour la culture et les artistes, était-ce si urgent de consacrer autant d’argent à la production d’un opéra certes distrayant mais au contenu étique ? Mais restons beau joueur. Le Roi Carotte sera incontestablement un succès et les caisses de l’Opéra de Lyon ne connaîtront pas le bilan désastreux des finances du prince Fridolin. 

Michel Dieuaide


le Roi Carotte, opéra-bouffe-féerie en trois actes de Jacques Offenbach, livret de Victorien Sardou

Direction musicale : Victor Aviat

Mise en scène et costumes : Laurent Pelly

Adaptation du livret et nouvelle version des dialogues : Agathe Mélinand

Avec : Julie Boulianne (Robin‑Luron), Yann Beuron (Fridolin XXIV), Christophe Mortagne (le Roi Carotte), Boris Grappe (Truck), Jean‑Sébastien Bou (Pipertrunck), Chloé Briot (Rosée‑du‑Soir), Antoinette Dennefeld (Cunégonde), Lydie Pruvot (Coloquinte), Thibault de Damas (Dagobert / Psitt), Brenton Spiteri (Maréchal Trac), Jean‑Christophe Fillol (le Comte Schopp), Romain Bockler (le Baron Koffre)

Photos : © Stofleth

Décors : Chantal Thomas

Lumières : Joël Adam

Chef des chœurs : Philip White

Orchestre, chœurs et studio de l’Opéra de Lyon

Assistant à la direction musicale : Vincent Renaud

Assistant à la mise en scène : Christian Räth

Assistant aux décors : Cléo Laigret

Assistant aux costumes : Jean‑Jacques Delmotte

Chefs de chant : Graham Lilly, Nicolas Jouve

Régisseurs : Georges Vachey, Charlotte Goupille‑Lebret

Stagiaire : Adeline Krespi

Les équipes techniques de l’Opéra de Lyon

Production : Opéra de Lyon

Opéra de Lyon • place de la Comédie • 69001 Lyon

www.opera-lyon.com

Courriel : contact@opera-lyon.com

Tél. 04 69 85 54 54

Représentations : les 12, 14, 16, 18, 21, 23, 29 décembre 2015 à 19 h 30, le 27 décembre 2015 et le 1er janvier 2016 à 16 heures

Durée : 3 h 30

Tarifs : de 94 euros à 10 euros