« le Sorelle Macaluso », d’Emma Dante, gymnase du lycée Mistral à Avignon

Emma Dante © Carmine Maringola

« L’inceste entre la vie et la mort »

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Premier coup de cœur au Festival d’Avignon avec « le Sorelle Macaluso », créé par Emma Dante, artiste associée au Teatro Stabile de Naples, dans le cadre du projet européen Villes en scène / Cities on Stage. Un spectacle puissant qui livre un regard plein d’amour, mais très critique, sur sa terre natale, la Sicile. Magistral et bouleversant !

Les sœurs Macaluso : le clan des Siciliennes ? Elles semblent plutôt directement sorties d’Affreux, sales et méchants ces filles du peuple au caractère bien trempé. Katia, Pinuccia, Cetty, Lia, Antonella, Maria et Gina rigolent, se chamaillent, parlent cru. La « Pouilleuse », la mal-aimée, la chouchoute, la vieille fille au pied tordu…, toutes dévoilent leur personnalité au gré des situations et de dialogues, savoureux. Avec cette chronique intimiste, Emma Dante nous plonge au cœur d’une fratrie méditerranéenne, là où les liens de la famille sont plus forts que tout, là où les traditions perdurent, où la religion corsète.

D’ailleurs, le spectacle commence par une procession, qui nous projette d’emblée dans une autre dimension. Suspendues entre ciel et terre, ces femmes sans âge, toutes de noir vêtues, font battre le cœur de la Sicile. Normal ! On comprendra plus tard qu’elles viennent d’enterrer l’une d’entre elles, Maria, femme de ménage qui rêvait d’être danseuse. Mais, déjà, le temps de changer de tenue et les voilà en train de sautiller, de se taquiner comme des gamines. La maison résonne à présent de leurs cris de joie. Complicités. Batailles d’épées. Enfin, l’une d’entre elles prend la parole. Les souvenirs remontent par brassées. Les rires fusent. Nous sommes bien dans un autre espace-temps où nous allons à présent avec elles en virée au bord de la mer. Mais l’escapade vire rapidement au drame. Par défi, l’une d’elles meurt en effet noyée. Jeu cruel… À qui la faute ? À l’aînée, la forte tête qui n’en perd pas une ? Au père absent ? La tension dramatique est à son comble.

Fable sociale aux accents tragiques

Les boucliers étincelants à l’avant-scène ne sont pas seulement le signe d’une enfance révolue. Recyclés du théâtre de marionnettes sicilien, ils indiquent que « la vie n’est pas un long fleuve tranquille » pour quiconque, même armé. Après l’insouciance… les humiliations, les coups bas. Pas facile de s’en sortir quand on a perdu sa mère et que le père, veuf éploré, doit « ramasser la merde » des autres ! Seules deux figures masculines sont présentes : le père, débordé, et un tout jeune neveu, fan de Maradona, qui meurt d’une crise cardiaque parce que sa mère a préféré le laisser vivre sa passion… à fond, au risque d’en perdre la vie. Le football, seul rêve possible !

Tout tient sur un fil dans ce spectacle magnifique. On retient son souffle à chaque instant, mais pas ses larmes, tellement ces deux morts d’enfants nous touchent. Droit au but. Pourtant, on rit aussi beaucoup. Dans ce drame qui côtoie le grotesque, on convoque les défunts pour mieux embrasser la vie : « J’ai voulu raconter l’inceste entre la vie et la mort », explique Emma Dante. Le spectacle est né d’une anecdote que lui a racontée un ami : une femme en train d’agoniser appelle sa fille à son chevet pour lui demander si elle est toujours de ce monde : « Oui, maman, tu es bien vivante », répond sa fille. Mais la malade n’en croit rien : « Ce n’est pas vrai, je suis morte, et vous ne me dites rien pour ne pas m’inquiéter. ». Nous, spectateurs, sommes saisis par ce même trouble. Dans cet entre-deux, qui s’en sort le mieux ? Les vivants, pauvres hères empêtrés dans leurs rituels, ou les disparus que les réminiscences rendent éternels ?

Le corps en jeu

Mortelle randonnée, coups du sort, enfance tonitruante… ça palpite bel et bien sur scène. Comme dans une tragédie antique, ce chœur de femmes nous expose toute la misère et la grandeur de notre condition humaine. Les interprètes font bloc, la plupart du temps de manière frontale, et ça pulse. Qu’ils encaissent les coups ou exultent, les corps parlent. Furieusement. Dans une confrontation directe, sans fard et sans effets. C’est par la danse que ceux-ci se libèrent et que les âmes s’élèvent. Cette intensité du jeu est rare sur nos scènes. On vibre à l’unisson.

Emma Dante choisit les mots justes, les gestes sensés et préfère quelques images au maniérisme, voire au réalisme. Ces invisibles, elle et Cristian Zucaro, les mettent en lumière de façon très inspirée. Ici, les disparus ne sont pas dans l’obscurité. En Sicile, les défunts ne sont-ils pas au centre de la vie sociale ? En comparaison, les vivants semblent bien éteints, après le drame, jusqu’à ce que la mère, surgie des limbes, incite ses filles à s’affranchir de ce passé qui les plombe. Du coup, on ressent beaucoup d’empathie pour ces personnages qui restent dignes, malgré tout. Pour autant, l’auteur ne ménage pas ces sœurs, ingénues ou perverses, qui s’entre-dévorent. À travers ces rivalités, l’auteur pointe les contradictions humaines. Sans concessions, car la famille peut aussi être le terreau de la haine. Et cela, Emma Dante a beau faire germer l’un des plus beaux spectacles du Festival, ce n’est pas prêt de changer ! 

Léna Martinelli


le Sorelle Macaluso, d’Emma Dante

Traduction : Matthieu Mével

Mise en scène et costumes : Emma Dante

Avec : Serena Barone, Elena Borgogni, Sandro Maria Campagna, Italia Carroccio, Davide Celona, Marcella Colaianni, Alessandra Fazzino, Daniela Macaluso, Leonarda Saffi, Stéphanie Taillandier

Lumières : Christian Zucaro

Armures : Gaetano Lo Monaco Celano

Surtitrage : Franco Vena

Assistanat à la mise en scène : Daniela Gusmano

Régie lumières : Gabriele Gugliara

Coordination et diffusion : Aldo Grompone

Photo d’Emma Dante : © Carmine Maringola

Gymnase du lycée Mistral • 10, boulevard Raspail • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

Site : www.festival-avignon.com

http://www.pearltrees.com/festivaldavignon/le-sorelle-macaluso-emma-dante/id10764419

Du 7 au 15 juillet 2014, à 15 heures, supplémentaire le 14 juillet à 18 heures, relâche le 11 juillet

Durée : 1 h 10

En palermitain surtitré en français

28 € | 22 € | 14 €

Tournée :

  • Le 18 juillet 2014 : Festival Almada, Lisbonne (Portugal)
  • Le 20 juillet 2014 : Festival de Ribadavia (Espagne)
  • Du 1er au 2 octobre 2014 : Théâtre Joliette-Minoterie, Marseille
  • Le 3 décembre 2014 : Teatro Municipale, Plaisance (Italie)
  • Du 5 au 6 décembre 2014 : Teatro Municipale, Plaisance (Italie)
  • Le 9 décembre 2014 : Teatro Toselli, Cuneo (Italie)
  • Le 11 décembre 2014 : Teatro Cittadella, Lugano Svizzera (Suisse)
  • Du 8 au 10 janvier 2015 : Festival Santiago à Mil (Chili)
  • Du 14 au 17, puis du 20 au 25 janvier 2015 : Théâtre du Rond‑Point, Paris
  • Du 28 au 29 janvier 2015 : Fracas, C.D.N. de Montluçon
  • Du 6 au 8 février 2015 : Teatro Fabbricone, Prato (Italie)
  • Du 10 au 15 février 2015 : Teatro Donizetti, Bergame (Italie)
  • Le 17 février 2015 : Teatro Comunale, Casalmaggiore (Italie)
  • Du 24 au 27 février 2015 : Théâtre national de Bruxelles (Belgique)
  • Du 6 au 8 mars 2015 : Festival MITsp, São Paulo (Brésil)
  • Du 24 au 25 mars 2015 : Teatro Lauro-Rossi, Macerata (Italie)
  • Le 26 mars 2015 : Teatro Ventidio-Basso, Ascoli Piceno (Italie)
  • Le 28 mars 2015 : Centro Servizi-Spettacoli, Udine (Italie)
  • Du 10 au 12 avril 2015 : Teatro Manzoni, Pistoia (Italie)
  • Le 13 avril 2015 : Teatro Petruzzelli, Bari (Italie)
  • Du 22 au 25 avril 2015 : Folkteatern, Göteborg (Suède)
  • Du 5 au 10 mai 2015 : Teatro Stabile, Naples (Italie)
  • Du 27 au 28 mai 2015 : Théâtre du Pavillon-Noir, Aix‑en‑Provence
  • Du 30 au 31 mai 2015 : Théâtre Liberté, Toulon
  • Du 29 juin au 2 juillet 2015 : Festival Chekhov, Moscou (Russie)