« les Ailes du désir », d’après Wim Wenders, Peter Handke, Richard Reitinger, Théâtre du Chien‐qui‑Fume à Avignon

« les Ailes du désir » © Philippe Hanula

L’éternité du désir

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

« Les Ailes du désir » de Gérard Vantaggioli transposent le film magistral du cinéaste allemand, dont l’action se situe dans le Berlin de 1987, dans la cité des Papes d’aujourd’hui. Une adaptation lumineuse, onirique, légère, mêlant savamment théâtre, musique et vidéo.

Depuis la nuit des temps, les anges Damiel et Cassiel observent les humains. Ils ressemblent au jacquemart de la tour d’Avignon ¹ qui rythme les heures. Les comédiens Sacha Petronijevic et Nicolas Geny sont les interprètes très inspirés de ces anges éternels, éthérés. Perchés sur un espace de jeu en hauteur, ils dominent deux écrans, un plateau noir et des rideaux sur lesquels sont aussi projetées des vidéos d’Avignon. Nuages, monuments historiques, passants. La scénographie est efficace.

Entre clip touristique, cartes postales en noir et blanc et illuminations, la ville du Sud s’anime – solaire, historique, culturelle. Le chœur des anges commente à distance la polyphonie de la cité, les monologues intérieurs fugitifs des passants. Le jeu de Nicolas Geny (qui représente un Cassiel prophétique, sage, doux) se révèle juste et envoûtant.

Les deux personnages évoquent donc la métaphysique, Beckett, le génocide rwandais ; ils observent l’arrivée d’un metteur en scène au Festival et se focalisent sur son histoire. Ce dernier fait répéter son actrice et acrobate, Marion. Dès lors, les quatre comédiens investissent le plateau et la dimension cinématographique passe au second plan.

Ainsi, l’écriture scénique entrelace très habilement sons, images, paroles, jeu et mouvements, ombres et éclats de lumière, espace céleste et lieu terrestre (un théâtre !). Moins mélancolique que l’œuvre de Wenders, ce conte actuel allie poésie, fantastique et banalité. En effet, le poème de Peter Handke scande la pièce, évoquant l’innocence de l’enfant – seul capable de voir les anges (l’adulte étant trop conscient de lui-même et absorbé) : « Lorsque l’enfant était enfant, / Il marchait les bras ballants, / Il voulait que le ruisseau soit rivière / Et la rivière, fleuve, / Que cette flaque soit la mer ». Ces beaux vers proférés comme un refrain par une voix off, un ange ou le Metteur en scène, soulignent la proximité entre le désir de l’enfant et celui de l’artiste.

Ainsi, le dramaturge (campé par Philippe Risler qui convainc peu) voudrait‑il fonder un nouveau théâtre, comme Vilar. La comédienne et acrobate Marion (Stéphanie Lanier), qui peine à incarner le texte et à virevolter sur sa corde, rêve de « jouer une épopée de la paix ». Propos très faciles, mais touchants. Enfin, c’est l’élan amoureux qui vient relayer les rêves artistiques ou l’étonnement enfantin. Cassiel abandonne son éternité par amour : sa chute en musique, suivie d’un coucher de soleil sur Avignon et d’un éveil sous les feux de la rampe constituent le sommet du spectacle. Sacha Petronijevic, passant de l’ange omniscient à l’enfant s’extasiant devant les couleurs du monde, émeut énormément.

La mise en scène, en juxtaposant les scènes, en jouant des espaces (réel, théâtral, filmé) pose autrement le questionnement philosophique sur l’existence, au cœur des Ailes du désir : qu’est‑ce qu’être là ? Faut-il vivre en étant détaché, comme un pur esprit ? Ou dans le présent intact des sensations, dans l’ici et le maintenant, comme l’enfant ou le comédien ? Qu’est-ce qui nous emplit : la sensualité, la spiritualité, la passion, l’art ? La pièce fait définitivement l’éloge du désir amoureux, du corps, de la lumière : la photographie du jacquemart et de son épouse (une rose à la main) qui surplombent la ville en est la métaphore. Si le spectacle perd grandement en gravité, profondeur, radicalité (par rapport au film), il gagne en joie simple, en sourire festif et estival. 

Lorène de Bonnay

  1. L’ancienne tour du couvent qui dominait l’ancien hôtel de ville de style gothique renferme un jacquemart, un soldat en bois sculpté qui frappe sur un marteau pour indiquer les heures, et son épouse, Jacote.

Lire aussi Entretien avec Gérard Vantaggioli, metteur en scène de « Moi, Dian Fossey », Théâtre du Chien‑qui‑Fume à Avignon.

Lire aussi Portrait de Gérard Vantaggioli, directeur du Théâtre du Chien‑qui‑Fume à Avignon.

Lire aussi « Inter’Phil », de Gérard Vantaggioli, Théâtre du Chien‑qui‑Fume à Avignon.


les Ailes du désir, d’après Wim Wenders, Peter Handke, Richard Reitinger

Mise en scène et adaptation : Gérard Vantaggioli

Avec : Stéphane Lanier, Sacha Petronijevic, Nicolas Geny, Philippe Risler

Musique : Éric Breton

Création lumière : Franck Michallet

Régie vidéo : Jérémy Meysen

Théâtre du Chien‑qui‑Fume • 75, rue des Teinturiers • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 85 25 87

Site du théâtre : http://www.chienquifume.com/

Du 6 au 30 juillet 2016 à 17 h 45, relâche les 12, 19 et 26 juillet

Durée : 1 h 5

20 € | 14 €