« les Hautes Herbes », d’Arnaud Louski‑Pane Grand Atelier‐Espace de vie étudiante au Mans

« les Hautes Herbes » © Gwendoline Descamps

Quand l’impalpable prend corps

Par Céline Doukhan
Les Trois Coups

Insolite, parfois inquiétant, ce court spectacle où mousse et fumée sont reines a de quoi dérouter.

En entrant dans la salle (le « Grand Atelier » de l’Espace de vie étudiante de l’université du Maine), on est frappé par la présence de deux énormes structures en bois. Chacune d’elle évoque l’extrémité tronquée d’une corne d’abondance, ouverte des deux côtés mais généreusement évasée d’un seul. À quoi vont bien pouvoir servir ces deux objets incongrus ? Notre curiosité est piquée, de même que par l’activité à laquelle s’adonnent tranquillement non loin de là les deux interprètes. Cécile Briand et Damien Briançon gonflent en effet de longues baudruches transparentes aux formes irrégulières, qui flottent ainsi dans les airs avec une légèreté pataude.

Les deux bricoleurs s’avancent alors au micro pour présenter leur expérience : leur aïeul Gustave, créateur d’une tour à Paris, a laissé un ultime enregistrement avant sa mort… C’est au son de cette logorrhée de savant fou que démarre le cœur du spectacle. Et la magie n’est longue à pas à opérer, quand les baudruches, délicatement apportées une à une au milieu de la scène, évoquent soudain avec une évidence troublante des silhouettes humaines. Silhouettes qui ne tardent pas à avancer comme par magie en direction de l’une des immenses cornes, puis à être doucement aspirées par elle… Moment superbe, d’une poésie totale. On retrouve là le mélange de bricolage et de poésie qui faisait la réussite d’un autre spectacle auquel avait également participé Cécile Briand, l’Après-midi d’un foehn. La combinaison air / sacs plastique y tenait alors la vedette et produisait un délicieux autant qu’insolite ballet. Phia Ménard, son auteur, a d’ailleurs soutenu la création des Hautes Herbes.

La suite n’est pas toujours autant réussie. Après la courte séquence des baudruches, les deux cornes sont positionnées face à face, générant cette fois un flux de fumée qui, partant de l’une des cornes, se dissout progressivement pour être aspirée dans la corne opposée. Là aussi, sans toutefois atteindre à la force d’évocation des silhouettes de plastique, l’effet visuel est superbe : la texture changeante de la fumée constitue bel et bien un spectacle à elle toute seule. Cette séquence où la fumée prend vie, d’abord filet délicat, puis flot abondant, est fort longue ; c’est là l’un des contrastes des Hautes Herbes qui, malgré son court format (environ 50 minutes), se construit sur la lenteur. Une lenteur qui finit tout de même par lasser, de même que le côté répétitif de certains passages comme le combat des protagonistes humains contre la fumée à coups de pelle et de ventilateur.

« les Hautes Herbes » © Gwendoline Descamps
« les Hautes Herbes » © Gwendoline Descamps

En effet, ces substances à peine palpables que sont la fumée, puis la mousse (quoi de plus inoffensif que la mousse avec laquelle on joue dans son bain ?) prennent ici une dimension inquiétante. Quand l’espace entre les deux cornes finit par être fermé par des parois translucides, on voit à ce moment-là, très lentement, une mousse compacte s’y déverser petit à petit, à même le sol, comme une coulée de lave. La sensation d’enfermement (les deux comédiens, équipés de masques, se débattent alors dans le cube devenu presque opaque) est renforcée par la musique, un bourdonnement sourd de plus en plus pénible.

On est finalement soulagé de retrouver la mousse sous une forme nettement plus bonhomme, comme si le monstre avait été dompté, quand, émergeant d’une sorte de moule en forme d’étoile, se dresse peu à peu un bloc blanc dont se saisissent bien vite les deux apprentis sorciers. L’un y retranche de la matière, l’autre y plonge son micro et fait du même coup entendre comiquement la voix de l’aïeul. Et ce sera sur une image d’une légèreté absolue que se conclura ce spectacle étrange, plus dérangeant qu’émouvant, et dont on retiendra la grande originalité et la fulgurance de certains instants. 

Céline Doukhan


les Hautes Herbes, d’Arnaud Louski‑Pane

http://ateliermazette.com/

Conception : Arnaud Louski‑Pane

Interprètes : Damien Briançon, Cécile Briand, Antoine Birot, Alice Ruest

Dramaturgie : Simon Gauchet

Musique : Antoine Birot

Image : Gwendoline Descamps

Lumière : Alice Ruest et Mickael Jacquet

Production : Alizée Russo

Diffusion : Catherine Gutherz

Photos : © Gwendoline Descamps

Grand Atelier-EVE • avenue René-Laënnec • 72000 Le Mans

http://eve.univ-lemans.fr/

Réservations : 02 43 83 27 70

Le 1er mars 2017 à 20 heures, le 2 mars à 18 h 30

Durée : 50 minutes

23 € | 14 € | 11 € | 9 € | 8 € | 3,50 €