« les Particules élémentaires », de Michel Houellebecq, Ateliers Berthier à Paris

« les Particules élémentaires » © Simon Gosselin

Le laboratoire d’idées du Pr Gosselin

Par Aurélie Plaut
Les Trois Coups

Durant près de quatre heures, la troupe de Julien Gosselin entraîne le spectateur des Ateliers Berthier de l’Odéon dans une course folle. Son adaptation du roman de Michel Houellebecq, « les Particules élémentaires », est grandiose.

Dans la « Préface » de Thérèse Raquin 1, Émile Zola s’adresse à ses détracteurs en ces termes : « À coup sûr, l’analyse scientifique que j’ai tenté d’appliquer dans Thérèse Raquin ne les [les critiques, N.D.L.R.] dérangerait pas ; ils retrouveraient la méthode moderne, l’outil d’enquête universelle dont le siècle se sert avec tant de fièvre pour trouer l’avenir. Quelles que dussent être leurs conclusions, ils admettraient mon point de départ, l’étude du tempérament et des modifications profondes de l’organisme sous la pression des milieux et des circonstances. […] L’étude sincère purifie tout, comme le feu ».

Michel Houellebecq est le digne héritier d’Émile Zola et les Particules élémentaires, un véritable traité littéraire, philosophique, sociologique, politique et scientifique. Comme à la parution de Thérèse Raquin en 1867, certains ont jugé cette œuvre « putride » 2. Oui, Houellebecq choque. D’abord parce qu’il montre la réalité telle qu’elle est, sans concession. L’auteur scrute ses contemporains du haut de sa « plateforme » et décrit leurs vices. Les personnages des Particules sont des rats de laboratoire. Leur existence est exemplaire en ce qu’elle donne des leçons sur les conséquences des actes d’une génération – celle de 1968. Le lecteur du roman les regarde vivre, se débattre, évoluer et mourir.

Une fresque, donc : celle de la vie de deux demi-frères que tout semble de prime abord opposer. D’un côté, Michel (Antoine Ferron), un brillant chercheur en biologie moléculaire, obsédé par la génétique. De l’autre, Bruno (Alexandre Lecroc), un être traumatisé par une enfance difficile. Autour d’eux s’agitent des femmes et des hommes incarnant les travers d’une société en déliquescence. Ils se côtoient, grandissent, s’aiment, découvrent les vertiges de la sexualité libérée, tentent de s’extirper d’une société-carcan qui les bride et les prive de la liberté fondamentale à laquelle ils aspirent. Accéderont-ils au bonheur ? Sauront-ils affronter l’« entrelacement des circonstances » ? Toucheront-ils du doigt l’amour pur, désexualisé, seul sentiment véritablement salvateur ? Ou bien la « société » idéale serait-elle ailleurs, inscrite dans des temps à venir ?

Un manifeste théâtral

La mise en scène de Julien Gosselin est brillante. Adapter un roman si complexe relevait du défi, et ses choix sont justifiés et fins. Ils démontrent à la fois son talent et sa grande intelligence. Ce spectacle de près de quatre heures contient tout ce qu’on peut attendre du théâtre. C’est un véritable manifeste. Manifeste d’abord parce que le discours véhiculé par l’œuvre de Houellebecq tient de l’essai. Y est développée une vision passionnante de ce que nous sommes, nous, hommes de 2014, et des raisons qui nous poussent à rester emprisonnés de nous-mêmes et des autres. Manifeste, surtout par un regard personnel sur la dramaturgie et la théâtralité. La durée de la pièce permet d’entrer progressivement dans le projet « scientifique » houellebecquien : nous devenons, spectateurs, des chercheurs à l’œil collé au microscope, observant ces « animaux » se débattre et agir. Ils se trouvent non dans une cage, mais sur un plateau recouvert d’une pelouse qui n’est pas sans évoquer un terrain de jeu. Néanmoins, notre observation ne demeure pas froide et insensible. Au contraire ! Nous passons par des états différents, de manière parfois brutale. Tout y est : le rire, l’effroi, le dégoût, l’angoisse, l’étonnement, la compassion, la tendresse, la bienveillance. Rien ne manque à l’appel. Et c’est si rare qu’il est important de le noter !

Bien entendu, le style de Houellebecq fait naître cette myriade de sentiments. Aussi l’ironie, par exemple, omniprésente, ne peut-elle que susciter ce rire à gorge déployée lorsqu’on découvre les activités proposées par un centre de vacances New Age dénommé « Le lieu du changement » : le yoga et sa salutation au soleil, les ateliers d’« écriture douce » tous animés par la très juste et très drôle Caroline Mounier, et puis la débauche sexuelle inhérente à l’époque hippie. Autre moment fort permis par une écriture crue : le tableau « postentracte » intitulé « A tribute to Charles Manson » où les crimes satanistes de David Di Meola (Guillaume Bachelé) sont minutieusement décrits. Les mots se font scalpel, et les accords « heavy metal » des guitares, les larsens, la lumière rouge, la voix hurlante de Noémie Gantier, tout en contrepoint, participent de l’effet terrifiant.

Une des grandes réussites de Julien Gosselin, par ailleurs, est d’avoir su rendre la poéticité du style de Houellebecq. Car il s’agit bien de cela. Comment traduire par la mise en scène et la scénographie, les spécificités d’une écriture ? Le choix est celui de transposer théâtralement la phrase de l’auteur des Particules, si singulière, qui débute souvent par des mots crus pour, après un point-virgule, revenir à une langue plus policée. C’est ainsi qu’est conçu le rythme du spectacle : une succession de moments quasi pornographiques laissant place rapidement à la beauté des échanges entre les protagonistes. Le « point-virgule » de la mise en scène de Julien Gosselin réside dans le talent des comédiens qui savent passer d’un état à un autre avec une maîtrise impressionnante et dans une cadence folle.

L’adresse au public comme parti pris

Si le genre du roman a recours au narrateur comme « passeur » de l’histoire, le théâtre peut s’en dispenser. Pourtant, ici, cette instance se devait d’être présente. Denis Eyriey remplit ce rôle avec brio. La transformation physique du comédien est bluffante. Sa dégaine, ses cheveux, son manteau sans forme, sa manière de fumer : tout rappelle Michel Houellebecq. Sa fonction est de présenter, de commenter, d’expliciter les phases de l’expérimentation à laquelle nous assistons. Il intervient de temps en temps, en incise. Il nous parle réellement comme le font d’ailleurs les autres comédiens. Il ne s’agit pas d’aparté, mais d’un réel échange avec le public – même si nous demeurons muets. Rares sont les moments de dialogue entre les personnages. Bruno (Alexandre Lecroc) nous raconte les affres d’une vie mouvementée, Michel (Antoine Ferron) nous fait part de ses doutes, de ses interrogations. Leur jeu est d’une grande qualité. Ils savent rendre leur propos didactique, émouvoir quand il le faut et provoquer le trouble ou la nausée chez un spectateur suspendu à leurs lèvres.

Le public des Particules n’est en rien passif : il agit parce qu’il observe. Il est parce qu’il pense. Il est intégré. Comme transporté au centre du plateau. En témoignent les fumigènes qui sortent de l’espace scénique pour envahir les gradins à deux reprises. D’ailleurs, cette participation qui est la nôtre est annoncée par le comportement qu’ont les comédiens au moment où nous pénétrons dans la salle : ils nous regardent. Nous sommes dans la lumière, eux dans une pénombre qui les dissimule à peine. Ils paraissent nous dire : « Entrez ! Bienvenue ! Vous allez nous regarder pendant quatre heures, à nous d’abord de savoir à qui nous avons affaire ». Les rôles de cobayes seraient-ils finalement inversés ?

Il est des spectacles qu’il est nécessaire de voir. Celui-ci en fait partie. En effet, s’il peut asseoir notre opinion sur l’œuvre de Houellebecq, il peut aussi convaincre un spectateur-lecteur réticent. Le portrait de notre société est effrayant, on en convient, mais tellement objectif : comment ne pas s’insurger contre la mondialisation ? le libéralisme ? ce corps commercialisé au même titre que n’importe quel bien de consommation ? Pour autant, à ses détracteurs, nous aimerions affirmer que le travail de Julien Gosselin a le grand mérite de mettre en lumière la dimension « optimiste » du discours de l’auteur. À cet égard, la scène finale du spectacle, empreinte de plénitude et de sérénité, pourrait démontrer que Michel Houellebecq est peut-être loin d’être aussi nihiliste que certains le prétendent. 

Aurélie Plaut

  1. Émile Zola, Thérèse Raquin, Paris, Le Livre de poche, 1997, p. 21-22.
  2. Ibid., p. 23.

les Particules élémentaires, de Michel Houellebecq

Éditions Flammarion, 1998

Adaptation et mise en scène : Julien Gosselin

Cie Si vous pouviez lécher mon cœur

Avec : Guillaume Bachelé (David Di Meola), Marine de Missolz (Walcott), Joseph Drouet (Desplechin, Hubczejak), Denis Eyriey (le Narrateur), Antoine Ferron (Michel), Noémie Gantier (Christiane), Alexandre Lecroc (Bruno), Caroline Mounier (Janine), Victoria Quesnel (Annabelle), Tiphaine Raffier (narratrice)

Création musicale : Guillaume Bachelé

Vidéo : Pierre Martin

Son : Julien Feryn

Lumière : Nicolas Joubert

Costumes : Caroline Tavernier

Assistant à la mise en scène : Yann Lesvenan

Administration / production : Eugénie Tesson

Diffusion : Claire Dupont

Logistique : Emmanuel Mourmant

Photos du spectacle : © Simon Gosselin

Ateliers Berthier • 1, rue André-Suarès • 75017 Paris

Réservations : 01 44 85 40 40

Du 9 octobre au 14 novembre 2014

Durée : 3 h 50 (avec entracte)

34 € │ 17 € │ 20 € │ 6 €

À partir de 16 ans

Tournée 2014-2015 :

  • Les 18 et 19 novembre 2014 : le Quartz (Brest)
  • Les 21 et 22 novembre 2014 : Théâtre national de Bretagne (Rennes)
  • Les 25 et 26 novembre 2014 : le Phénix (Valenciennes)
  • Les 28 et 29 novembre 2014 : la Filature (Mulhouse)
  • Les 2 et 3 décembre 2014 : Lieu unique (Nantes)
  • Les 5 et 6 décembre 2014 : l’Espal (Le Mans)
  • Le 9 décembre 2014 : Théâtre d’Évreux (festival Automne en Normandie)
  • Le 12 décembre 2014 : le Préau (Vire)
  • Du 16 au 19 décembre 2014 : Centre dramatique régional de Tours
  • Du 8 au 10 janvier 2015 : la Criée (Marseille)
  • Le 13 janvier 2015 : Théâtres en Dracénie (Draguignan)
  • Les 16 et 17 janvier 2015 : C.N.C.D.C. (Châteauvallon)
  • Du 21 au 23 janvier 2015 : La Comédie (Saint-Étienne)
  • Les 27 et 28 janvier 2015 : La Comédie (Valence)
  • Le 31 janvier 2015 : Château rouge (Annemasse)
  • Du 3 au 7 février 2015 : Les Célestins (Lyon)
  • Du 11 au 13 février 2015 : Théâtre des 2-Rives (Rouen)
  • Le 17 février 2015 : La Faïencerie (Creil)
  • Les 26 et 27 février 2015 : Théâtre de Cornouaille (Quimper)
  • Du 4 au 6 mars 2015 : La Comédie (Clermont-Ferrand)
  • Du 10 au 21 mars 2015 : M.C.2 (Grenoble)
  • Du 25 au 28 mars 2015 : Théâtre national de Toulouse
  • Les 1 et 2 avril 2015 : Le Théâtre (Lorient)
  • Du 8 au 10 avril 2015 : C.D.N. (Orléans)
  • Les 13 et 14 avril 2015 : T.A.P. (Poitiers)
  • Le 17 avril 2015 : Le Moulin du roc (Niort)
  • Du 20 au 22 avril 2015 : Nouveau Théâtre (Besançon)
  • Les 29 et 30 avril, 1er mai 2015 : Théâtre de Vidy (Lausanne)
  • Les 5 et 6 mai 2015 : espace Malraux (Chambéry)
  • Les 12 et 13 mai 2015 : Bonlieu (Annecy)
  • Les 19 et 20 mai 2015 : Théâtre de l’Archipel (Perpignan)
  • Les 26 et 27 mai 2015 : N.T.A. (Angers)
  • Le 30 mai 2015 : L’Onde (Vélizy-Villacoublay)
  • Du 15 au 19 juin 2015 : Théâtre des 13-Vents (Montpellier)