« Les Trois Coups » signalent les parutions récentes consacrées au théâtre à ne pas manquer [3]

Bulletin no 3 : en librairie…

Par Rodolphe Fouano
Les Trois Coups

Monographies, biographies, mémoires, rééditions de classiques…

Laurent Terzieff, mon frère

Une vie pour le théâtre, de Catherine Terzieff

Le Bord de l’eau éditions, 2015, coll. « Nouveaux classiques »

Figure iconique du théâtre du xxe siècle, Laurent Terzieff a définitivement tiré sa révérence en 2010, avec la discrétion et l’élégance qui le caractérisaient. Il se considérait comme un « passeur », dans un esprit de désintéressement absolu, entièrement voué aux auteurs qu’il servait et au public.

Passionné de poésie, insatiable curieux, travailleur obsessionnel, il assurait que l’on ne choisissait pas de faire du théâtre, que celui-ci « l’avait pris » et qu’il n’était doué que pour cela. Il avait débuté sur les planches à 18 ans, dans Tous contre tous (1953) d’Arthur Adamov, sous la direction de Jean‑Marie Serreau. Il apparut sur scène pour la dernière fois dans Philoctète de Jean-Pierre Siméon, dans une mise en scène de Christian Schiaretti, en 2009. Entre ces deux dates, il joua dans soixante-cinq pièces qu’il mit en scène lui-même pour près de la moitié.

Sa carrière au cinéma fut tout aussi importante, et son rôle de jeune rebelle cynique dans les Tricheurs (1958) de Marcel Carné reste imprimé dans toutes les mémoires.

Catherine Terzieff livre un témoignage d’une rare intimité qui bouscule par certaines brusqueries ou impudeurs révélées. Elle accompagna le comédien jusqu’à son dernier souffle. Sans jamais s’apitoyer, elle raconte les tourments de cet homme ravagé par le chagrin depuis la disparition, en 2002, de la comédienne Pascale de Boysson qui était aussi sa compagne. Une mort qui le renvoya à un autre deuil, celui d’Odile, la sœur aînée qui se suicida au domicile des parents, en présence de leur père. L’immense silhouette tellement amaigrie de Terzieff, son visage émacié planent sur ces pages bouleversantes sans que sa tristesse existentielle ne perde de son mystère…

Réalisatrice de documentaires, Catherine Terzieff n’a pas conçu un récit linéaire chronologique, mais un « montage » sensible, qui confirme, selon les mots de Laurent, que « l’on n’en finit pas de mourir de la mort des autres ».

220 pages, 22 €

http://www.editionsbdl.com/fr/books/une-vie-pour-le-thtre.-laurent-terzieff-mon-frre/485/

L’ABC de la guerre, de Bertolt Brecht

Traduction de Philippe Ivernel

L’Arche, 2015

Dès les années 1920, Brecht collecte des coupures de presse qu’il accompagne de quatrains comme commentaires. Encore s’agit-il aucunement de légende, mais d’une « correspondance », d’un écho entre les mots et les images. Cette combinaison de photographies et de textes, menée dans un objectif de réflexion politique sur l’actualité et de documentation pour ses œuvres à venir, définit le modèle de base du « photo-épigramme ».

Très attentif à la manipulation, que l’on n’appelait pas encore « l’intox », à la propagande, Brecht dénonce l’utilisation qui peut être faite des images, « arme terrible contre la vérité ». La poésie recadre alors l’image, si l’on ose dire.

À partir de 1938, Brecht développe cette forme d’expression dans ses journaux d’exil. À la fin de 1944, il réalise une sélection de ses « photogrammes » pour composer l’ABC de la guerre. Le projet n’aboutira qu’en 1955, ralenti sans cesse par les autorités de la R.D.A. qui le trouvent trop pacifiquement orienté, et connaîtra un succès mitigé.

Peu avant sa mort, l’auteur de Mère Courage, porté par son humanisme et un antimilitarisme certain, y restait très attaché, assurant : « Il faut que l’ABC de la guerre entre dans les bibliothèques, les maisons de la culture, les écoles, etc. […] car le dément refoulement de tous les faits et évaluations qui concernent l’époque hitlérienne et la guerre doit cesser chez nous ». Une curiosité.

203 pages, 23 €

http://www.arche-editeur.com/publications-catalogue.php?livre=672

Les Écritures de plateau. État des lieux, de Bruno Tackels

Les Solitaires intempestifs, coll. « Essais », 2015

Observateur de la scène contemporaine, le journaliste Bruno Tackels analyse les mutations de la dramaturgie depuis les années 1990. Son état des lieux porte ici sur les écrivains qui n’écrivent que « pour » le plateau : « des textes ouverts, une prose libre qui n’impose rien à l’acteur, sinon l’attention à la langue, qui seule conduit l’acteur, une langue faite de vides et de pleins, une langue lacunaire et contrastée qui laisse toute latitude à l’acteur pour donner corps lui-même à la fable. Une fable, donc, qui ne lui préexiste pas et qu’il doit réinventer à chaque instant ».

L’auteur dramatique, dans sa tour d’ivoire, composant son texte préalablement à toute projection de représentation et ne se souciant pas des conditions matérielles de représentation, aurait définitivement vécu. Les années 1970-1990 l’avaient déjà enterré une première fois, par la prise de pouvoir du metteur en scène. Les artisans du plateau d’aujourd’hui tourneraient encore une fois la page, en proposant un nouveau statut à l’écriture, enrichie de l’apport des arts plastiques et multimédias, désacralisant le texte.

Une bonne entrée en matière pour appréhender les enjeux des spectacles de Pippo Delbono, Romeo Castellucci, Wajdi Mouawad ou Jan Fabre…

L’avenir dira si cette tendance à l’écriture « plurielle » est à mettre sur le compte du progrès (pour autant que la notion de progrès ait un sens dans l’histoire de l’art), ou de… l’imposture !

Car en lisant Rodrigo García : « Que mes textes ne tiennent pas debout tout seuls, je n’en ai jamais eu honte, puisqu’ils sont écrits comme le contrepoint indispensable de moments strictement théâtraux, d’une réalité scénique », on peut être saisi d’un doute et d’une envie subite de relire Boileau, qui posait : « Soyez plutôt maçon, si c’est votre talent / Ouvrier estimé dans un art nécessaire / Qu’écrivain du commun et poète vulgaire… ».

Quitte à relancer une querelle des Anciens et des Modernes !

121 pages, 15 €

http://www.solitairesintempestifs.com/livres/543-les-ecritures-de-plateau–9782846814416.html

Rodolphe Fouano