« les Trois Sœurs », d’Anton Tchekhov, Théâtre Dijon‑Bourgogne à Dijon

« les Trois Sœurs » © Alexandre Schlub

Une ode aux printemps enfuis

Par Morgane Patin
Les Trois Coups

Jean-Yves Ruf nous invite dans un salon de l’aristocratie russe en proie au déclin à la fin du xixe siècle. Un savoureux spectacle qui revisite la pièce de Tchekhov avec succès.

Dans la maison vivent les trois sœurs, Macha, Irina et Olga, et leur frère Andreï. Le père a eu une carrière militaire, mais il est mort un an plus tôt. La riche demeure attire toutefois encore les officiers de la garnison logée dans la ville. Autour, tout change. Le monde aristocratique se fissure. Dans le foyer familial, il s’agit de maintenir les apparences contre l’inéluctable descente vers la médiocrité.

Pour les trois sœurs, la lutte contre les forces qui les entraînent vers le précipice est acharnée. Ce combat est mené tantôt avec l’élan démesuré de la jeunesse, tantôt avec la tristesse lucide qui caractérise les héros tragiques. On hésite ainsi en permanence, au fil de ce drame, entre espoir et désespoir. Le travail de Jean‑Yves Ruf met parfaitement en exergue cette tension tragi-comique. Elle rend honneur à toutes les nuances de ce fragile équilibre, du sarcasme léger à l’ironie la plus noire.

L’univers sonore et les choix de lumière amènent le spectateur à pénétrer au cœur de l’alcôve. Le lieu devient, de la sorte, un acteur à part entière, qui fait et défait les liens unissant la farandole de personnages. Les silences trouvent aussi une juste place, et viennent souligner la langueur qui affecte chacun autant que la vacuité des conversations menées promptement.

Le chœur des femmes

La mise en scène de Jean‑Yves Ruf laisse une place de choix aux trois protagonistes qui forment le cœur de l’intrigue. Les comédiennes incarnent avec justesse ces femmes qui affrontent un sort peu clément avec elles. Leur trio déploie le nuancier du peu de possibilités offertes : Macha engluée dans un mariage qui ne la comble pas, Irina dont l’espoir naïf d’un travail salvateur et d’un amour passionné se trouve déçu, Olga épuisée par sa fonction d’enseignante qu’elle occupe sans satisfaction. L’énergie dont fait preuve Elissa Alloula dans la façon dont elle endosse le rôle d’Irina participe pour beaucoup à la réussite du chœur des trois sœurs.

La représentation sert en tout cas admirablement le portrait de ces femmes, écorchées par leurs doutes et leurs aspirations, abîmées par la vie, déchirées par la désillusion à laquelle elles doivent sans cesse faire face. Tchekhov, à travers elles, nous livre un constat d’échec d’une émotion poignante.

Le panel féminin est enfin complété d’une quatrième femme, l’épouse d’Andreï. Natacha dessine une destinée inverse à celle des trois sœurs : influente sur son mari, elle sait se tracer un chemin avantageux, jouant de son rôle de mère pour faire oublier ses aventures avec Protopopov, l’homme important de la ville.

Mélancolie russe

Ce que la mise en scène dévoile encore brillamment, c’est cette sourde mélancolie qui traverse la littérature russe. On boit, on rit fort, on philosophe, on refait le monde qui est en plein bouleversement. Mais Jean‑Yves Ruf montre bien qu’à travers tout cela, on gesticule pour obliger le silence insupportable à se taire, la sensation de non-sens, le sentiment d’inutile. On fait du bruit pour cacher sa propre vulgarité.

Le spectacle, qui s’ouvre sur la fin d’un deuil, celui du père, s’achève sur un autre deuil, plus douloureux encore : celui de sa vie, ainsi que le dit un personnage de Tchekhov dans sa pièce la Mouette. Les seules actions conduites avec succès sont porteuses de catastrophe. Un coup de revolver retentit, une femme s’empoisonne, un homme s’enfuit. Il faut jouer ou boire pour oublier, l’un et l’autre allant souvent de pair.

Le rythme donné à la pièce par l’alternance entre bruit et silence, précipitation et action suspendue, vient donner corps à cette joie désespérée, cette légèreté grave qui font la richesse des œuvres de Tchekhov. 

Morgane Patin

Lire aussi « What If They Went to Moscow », d’après « les Trois Sœurs » d’Anton Tchekhov, Théâtre de la Colline à Paris.

Lire aussi « Trois sœurs », d’Anton Tchekhov, Théâtre-Studio à Alfortville.

Lire aussi « les Trois Sœurs », d’Anton Tchekhov, Studio-Théâtre de Montreuil.

Lire aussi « les Trois Sœurs », d’Anton Tchekhov, Vingtième Théâtre à Paris.


les Trois Sœurs, d’Anton Tchekhov

Publié chez Actes Sud, coll. « Babel »

Traduction : Françoise Morvan et André Markowicz

Mise en scène : Jean‑Yves Ruf

Avec : Elissa Alloula, Christophe Brault, Gaël Chaillat, Pascal D’Amato, Géraldine Dupla, Lola Felouzis, Francis Freyburger, Thomas Mardell, Sarah Pasquier, André Pomarat, Pierre‑Yves Poudou, Jean‑Yves Ruf, Antonio Troilo, Lise Visinand

Lumière : Christian Dubet

Son : Jean‑Damien Ratel

Scénographie : Laure Pichat

Costumes : Claudia Jenatsch, assistée de Lucie Hermand

Conseils maquillages et coiffures : Marie Jardiné

Vidéo : Thierry Aveline CUTFX

Assistanat à la mise en scène : Anaïs de Courson

Direction technique : Marc Labourguigne

Photos : © Alexandre Schlub

Théâtre Dijon-Bourgogne • parvis Saint-Jean • 21000 Dijon

Réservations : 03 80 30 12 12

Site du théâtre : http://www.tdb-cdn.com/

Du 15 au 19 mars 2016

20 € | 15 € | 8 €| 5,5 €