« les Vibrants », d’Aïda Asgharzadeh, Théâtre Actuel à Avignon

Salle de spectacle

Le théâtre aux armées

Par Corinne François-Denève
Les Trois Coups

Une « gueule cassée » des tranchées de Verdun se révèle en Cyrano : un concept intellectuel proposé par une troupe de jeunes comédiens.

Les Vibrants fait le choix d’un sujet aussi insolite qu’éprouvant. Soit un blessé de la face, Eugène, dont le visage a été emporté par un éclat d’obus, qui se retrouve au Val-de-Grâce, à la merci d’une infirmière en chef revêche, d’une soignante qui ne connaît, elle, que l’empathie, d’un colonel hurleur et défiguré, d’un médecin-chef clinique et scientifique. Dans une autre vie, avant la guerre, Eugène a aimé – une actrice, ou plutôt une comédienne, Blanche, qui ne l’a pas attendu. On repense à la Chambre des officiers, mais la piste sera différente : voilà qu’arrive la grande Sarah Bernhardt. Entre ces deux mutilés, la compréhension est immédiate, et Sarah a une idée de génie, absurde ou sublime : faire jouer à cet homme à qui il manque un nez… Cyrano. Le mutilé se fait acteur, la prothèse est un masque, et cet homme qui ne savait plus parler retrouve une diction impeccable pour son triomphe sur scène. Applaudissements au final – pour ce Cyrano ? Pour la pièce ? Vertige du « méta », puissance du concept.

On le voit, le sujet est baroque et fantasque en diable, et surtout éminemment théâtral. Curieusement, les Vibrants semblent tenir à distance cette « théâtralité » inscrite dans le propos même de la pièce : une succession de plans remplace la continuité dramatique ; et, surtout, l’esthétique adoptée relève davantage du cinéma que du théâtre. Cinéma que cet usage du flash-back, de la voix off, de la musique, qui vient souligner les scènes émouvantes, de la distribution du plateau en isolats séparés par des mousselines que les acteurs et actrices tirent, retirent, arpentant le plateau sans cesse, au point, parfois, que le bruit de leurs pas vient couvrir leurs paroles.

Elephant Man et Lost Highway

La vision qui nous est offerte lorgne singulièrement, également, vers des références cinématographiques : non point Johnny Got His Gun, qui aurait offert un noir et blanc très plastique, mais plutôt les films de David Lynch. Eugène, avec sa prothèse, caché sous son drap, a ainsi des airs d’Elephant Man. Le clair-obscur, les visages vert-de-gris pointent vers une esthétique lynchienne : Twin Peaks dans les tranchées. On peut penser aussi à Enki Bilal, ou, pour la jolie scène de rencontre entre Blanche et Eugène, à une carte postale colorisée des années de la guerre.

Perdre son visage, est-ce perdre son identité ? Être mutilé, est-ce être mort ou vivant ? Se suicider, quand on est blessé, est-ce être lâche ou courageux ? Le théâtre aide-t-il à vivre ? Les Vibrants est une pièce ambitieuse, sur un sujet difficile. On peut trouver sublimes ses choix assumés de mise en scène et de jeu (qui visent évidemment ce sublime) ou au contraire rester sourd à son esthétique paroxystique et conceptuelle. 

Corinne François-Denève


les Vibrants, d’Aïda Asgharzadeh

Mise en scène : Quentin Defalt

Avec : Aïda Asgharzadeh, Benjamin Brenière, Matthieu Hornuss, Amélie Manet

Collaboration artistique : Damir ŽIško

Lumières : Manuel Desfeux

Scénographie : Natacha Le Guen

Costumes : Marion Rebmann

Musique : Stéphane Corbin

Création sonore et régie : Ludovic Champagne

Masques : Chloé Cassagnes

Maquillages : Alice Faure

Théâtre Actuel • 80, rue Guillaume-Puy • 84000 Avignon

À partir de 10 ans

Du 4 au 27 juillet 2014 à 17 h 15

Durée : 1 h 20

De 10 € à 18 €