« l’Intervention », de Victor Hugo, Aktéon Théâtre à Paris

rideau-rouge

Un peu de baume au cœur

Par Sarah Bussy
Les Trois Coups

On croyait tout connaître du théâtre de Victor Hugo, ses drames romantiques, ses alexandrins, ses prises de position, ses combats… Mais sommes-nous sûrs d’avoir fait le tour de l’œuvre monumentale qu’il nous a laissée ? En ce qui me concerne, je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre en allant voir cette pièce, et la surprise a été réelle. Petit éclairage sur une « Intervention » insolite, dont on parle peu mais qui gagne à être connue.

La compagnie Le Mât de hune, dirigée par la metteuse en scène Marion Carroz, nous fait redécouvrir cette pièce en un acte de Victor Hugo, une comédie injustement méconnue. En effet, bien qu’écrite par Hugo en 1866, il a fallu attendre 1951 pour que l’Intervention soit découverte et publiée aux éditions Milieu du monde. Injustement méconnue, car, si on est certes loin de la Légende des siècles, son texte simple n’en demeure pas moins pertinent, profond et terriblement actuel. En dehors de quelques expressions de l’époque, il semble ne pas avoir pris une ride. Et c’est aussi à cela, sans doute, que l’on reconnaît le vrai génie de Victor Hugo.

Marcinelle et Edmond forment un couple amoureux mais miséreux. Marcinelle est dentellière, Edmond peint des éventails. Ils n’ont à se partager qu’un morceau de pain et le souvenir douloureux de leur petite fille, morte à l’âge de deux ans parce que le médecin n’est pas arrivé à temps. « On ne se presse pas pour les pauvres. » Et c’est cette même pauvreté qui met leur amour à rude épreuve. La pièce s’ouvre ainsi sur une scène de jalousie mutuelle : il lui reproche de regarder avec un peu trop d’attention les beaux hommes riches sur la route du bois de Boulogne ; elle a peur qu’il ne cède au charme des belles toilettes d’une de ces dames, n’ayant elle-même rien à lui offrir, si ce n’est la vue de sa robe de toile souillée… La rupture de leur couple est proche quand font irruption dans leur vie Mlle Eurydice, chanteuse-danseuse de théâtre, et son baron du moment, le riche excentrique M. Gerpivrac. Va alors s’engager pour Marcinelle et Edmond une lutte intérieure féroce. Ils seront tous deux tiraillés entre la fidélité à leurs origines modestes faites de bonheurs simples, et l’attrait éblouissant d’une vie luxueuse (ou « people », pourrait‑on dire aujourd’hui), que leur fait entrevoir cette nouvelle rencontre. C’est tout le problème de l’injustice sociale et des cloisonnements sociaux que décrit ici Hugo, avec humour et tendresse.

Marion Carroz a décidé de conserver, pour cette mise en scène, les costumes et les décors de l’époque. Ce qui n’empêche en aucun cas le texte de résonner parfaitement aujourd’hui, dans une société au moins tout aussi matérialiste. Et, de fait, derrière le petit grenier tout à fait charmant qu’elle a su confectionner pour Marcinelle et Edmond, le propos nous parvient et nous frappe plus vivement que jamais.

On regrette toutefois que le jeu des acteurs, par moments un peu badin, ou aux faux airs de vaudeville, ne serve pas toujours avec justesse la profondeur des répliques. Si les acteurs sont très touchants par leur naturel et leur spontanéité, leur façon de parler parfois trop quotidienne les place en léger décalage avec le reste de la mise en scène. En outre, ils manquent parfois d’intensité et de grandeur dans un texte qui, bien que simple et parfois humoristique, ne demanderait que ça. On attend que cela explose, que la voix monte, le corps aussi, mais l’embrasement ne vient pas. On pourrait en être frustré… On est quand même embarqué par quelque chose de plus intérieur, qui fait de cette Intervention une petite pièce divertissante, tendre et émouvante. Et, finalement, c’est assez rafraîchissant. N’est-ce pas cela aussi le théâtre ? 

Sarah Bussy


l’Intervention, de Victor Hugo

Cie Le Mât de hune • 61, rue de Rochechouart • 75009 Paris

06 76 90 86 91

Mise en scène : Marion Carroz

Avec : Sébastien Raymond, Stéphanie Pinguet, Fabienne Vette, Gaëtan Aubry

Costumes : Mélaine de la Pinta

Décors : Achille Aubry

Lumières : Julien Lambert

Maquillage : Pascale Ugolini

Aktéon Théâtre • 11, rue du Général‑Blaise • 75011 Paris

www.akteon.fr

Réservations : 01 43 38 74 62

Du 14 octobre 2009 au 15 janvier 2010 à 21 h 30, du mercredi au samedi, relâche la semaine de Noël et le 1er janvier 2010

Durée : 1 heure

16 € | 10 €