« Localement agité », d’Arnaud Bédouet, Théâtre de Paris

Localement-agité-Arnaud-Bédouet © Céline Nieszawer

Comment renaître de ses cendres ?

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Dans cette comédie douce-amère sur les caprices de la météo et les liens du sang, Arnaud Bédouet cultive le rire du désespoir. C’est drôle et profond.

Nombreuses sont les pièces mettant en scène le dîner familial qui tourne au cauchemar. Les funérailles sont aussi propices au regroupement familial parfois redouté, comme dans Conversations après un enterrement, de Yasmina Reza ou Derniers Remords avant l’oubli, de Jean-Luc Lagarce.

Localement agité réunit six enfants qui doivent disperser les cendres de leur père. Or, cet homme, un intellectuel admiré, a tout prévu dans les moindres détails, pour la fin de son histoire : année bissextile oblige, sa progéniture n’a que 24 heures, le 29 février (date anniversaire), pour honorer cette obligation morale. Sauf qu’à cette période-là, un vent de sud-est ne se commande pas. Difficile de respecter les volontés du défunt… Et si le père les manipulait ? Dans la brume, chacun tente d’y voir clair.

Localement-agité-Arnaud-Bédouet © Céline Nieszawer

Huis clos familial

Comme creuset à l’introspection familiale : une maison, non loin du Finistère, coupée du continent à chaque marée haute. Certains espéraient une belle journée et y mettent tout leur cœur. D’autres redoutaient ce moment et préfèrent bâcler la corvée. Mais des grains de sable font dérailler les mécanismes. Ces adultes attendent, vont et viennent, évitent les non-dits, finissent par révéler les secrets de famille.

Bilans, souvenirs de gosses à déterrer, haines à bon compte… Les conflits composent une belle palette de névroses. Certes, la tempête se lève, mais ce n’est pas la fin du monde. C’est une histoire de rien et de tout, des vies en jachère : déboires sentimentaux et désastres professionnels, questionnements sociétaux et réflexions existentielles, petites lâchetés et grandes trahisons. Bref, des histoires avec des intempéries et donc des éclaircies ! La pièce s’appuie malicieusement sur les failles de chaque personnage pour laisser advenir la vérité. Ces enfants, qui n’étaient que dans le mensonge, prennent alors conscience de leur médiocrité.

Le sens du sacré ?

Au-delà des liens inextricables d’une fratrie, comment assumer ou renier l’image paternelle ? « Chaque enfant crée son propre père, nourri de ses fantasmes et de ses ressentis, apportant sa part à un kaléidoscope filial », explique l’auteur qui étudie ici les rapports familiaux dans toute leur complexité. Cette empreinte parentale, chacun l’accepte ou la rejette. Alors que se passe-t-il quand un humaniste de renom se révèle sulfureux et pervers ? Le roc paternel se réduit en poussière, mais chacun va tenter de trouver la paix. L’auteur montre la lumière, y compris quand tout paraît sombre.

Une équipée remarquable

Intelligence du propos, personnages bien construits, qualité des dialogues : le public rit beaucoup. On voit bien cette pièce à l’écriture chorale – rare au théâtre privé – auréolée de succès, d’autant que son auteur a déjà reçu le Molière du meilleur auteur et celui de la meilleure pièce pour Kinkali au Théâtre de la Colline, mise en scène par Philippe Adrien (1997). Parallèlement à sa carrière d’acteur, qui le conduit davantage vers la télévision, où il est aussi réalisateur, Arnaud Bédouet écrit très bien pour le théâtre.

Les autres comédiens ne sont pas en reste. Nicolas Vaude a reçu le Molière de la révélation théâtrale pour son rôle dans Château en Suède, de Françoise Sagan, au Théâtre Saint-Georges (1998). Thierry Frémont a reçu plusieurs récompenses, dont le Molière du comédien dans un second rôle dans les Cartes du pouvoir, de Beau Willimon, au Théâtre Hébertot (2015). Anne Loiret a été nommée au Molière de la meilleure comédienne dans un second rôle à trois reprises. Tous épatants et complices, ces acteurs ravissent par l’intelligence de leur interprétation. Malgré l’excès d’iode, ils font preuve d’une grande finesse; les émotions sont bien dosées.

Ils sont accompagnés à la mise en scène par Hervé Icovic, davantage connu comme directeur artistique pour les versions françaises d’œuvres cinématographiques (Quentin Tarrantino, Les Frères Coen ou David Lynch). Celui-ci a su diriger efficacement l’équipée, assurer une belle fluidité entre chaque scène, faire jaillir tout l’humour que contient cette pièce, avec un ton très juste et un rythme adapté. Donc, ne pas manquer cet excellent divertissement, non dénué de profondeur, qui peut aider à mieux empoigner la vie. 

Léna Martinelli


Localement agité, d’Arnaud Bédouet

Mise en scène : Hervé Icovic

Avec : Arnaud Bédouet, Thierry Frémont, Anne Loiret, Lisa Martino, Guillaume Pottier, Nicolas Vaude

Collaboratrice artistique : Marjolaine Aïzpiri

Scénographie : Jean Haas


Costumes : Cidalia Da Costa


Lumières : Jean-Pascal Pracht

Musique : Stéphane Gibert

Photos : © Céline Nieszawer

Dure : 1 h 40

Théâtre de Paris • Salle Réjane • 15, rue Blanche • 75009 Paris

Jusqu’au 17 mars 2019

Du mardi au samedi à 21 heures, samedi à 17 heures, dimanche à 15 heures

Réservations : 01 42 80 01 81

Billetterie en ligne

De 30 € à 43 €