« Long voyage du jour à la nuit », d’Eugène O’Neill, Théâtre national de la Colline à Paris

Long voyage du jour à la nuit © Élisabeth Carecchio Long voyage du jour à la nuit © Élisabeth Carecchio

Le crépuscule enchanteur d’Eugène O’Neill

Par Fabrice Chêne
Les Trois Coups

Dans la petite salle de la Colline, la pièce crépusculaire et autobiographique d’Eugène O’Neill prend tout son relief. Le mérite en revient à Célie Pauthe, qui a su donner vie à ce testament littéraire aux accents tragiques, et à cinq comédiens formidables.

Même si Célie Pauthe n’en est pas à son coup d’essai, il faut un certain courage pour s’attaquer à un monument du théâtre comme Long voyage du jour à la nuit, l’ultime pièce d’Eugène O’Neill, et l’une des plus jouées aujourd’hui. Si ses successeurs directs, Tennessee Williams ou Sam Sheppard sont pour les jeunes générations plus célèbres que lui (le cinéma étant passé par là), il faut se souvenir qu’il revient à Eugène O’Neill (1888-1953, prix Nobel en 1936) d’avoir posé les bases du théâtre américain au vingtième siècle. S’inspirant d’Ibsen et de Strinberg, il acquit très tôt la célébrité, et a été redécouvert après la guerre. Tragédie américaine en quatre actes, Long voyage date de 1940-1941 et sera représenté pour la première fois à New York en 1956, malgré l’interdiction de son auteur.

L’intrigue se confond avec la vie d’O’Neill lui-même, ou plutôt celle de sa famille. Rebaptisés Tyrone, ces immigrés irlandais sont des déracinés et des saltimbanques. Le père, ancien acteur à succès, a sombré dans l’alcool. Le frère aîné est un mauvais coucheur et un artiste raté. Quant à la mère, elle se drogue pour oublier le drame qui la ronge, dont le mystère plane sur tout le début de la pièce (« Nous avons vécu avec cela et il faut encore vivre avec »). Cette tragédie de la mémoire nous fait progressivement pénétrer dans les secrets de la famille Tyrone. O’Neill a conservé les prénoms de ses parents et celui de son frère aîné. Quant au sien, il l’a échangé avec celui du frère mort en bas âge trois ans avant sa propre naissance (Edmund), puisque c’est de cela qu’il s’agit.

Au centre, la figure de la mère

Pour abriter ce huis clos familial que l’auteur a resserré en une journée, Célie Pauthe a choisi le décor d’une chambre d’hôtel, lieu inspiré par la vie errante menée par cette famille d’artistes (O’Neill lui-même est né et a rendu l’âme dans une chambre d’hôtel). Pour l’Edmund sans âge qui nous y accueille, les autres protagonistes ne sont d’abord que des silhouettes blanches dans l’obscurité – belle vision en forme de réminiscence, soulignée par un habillage sonore discret mais de qualité. Ce décor qui exploite au maximum la largeur du Petit Théâtre de la Colline, et qui figure aussi la maison du Connecticut qui servait de résidence d’été aux Tyrone, a pour vertu de plonger le spectateur au cœur de l’intimité de la famille. Cette sobriété a malheureusement pour contrecoup une certaine pesanteur, en particulier dans les deux premiers actes. Si, par ailleurs, le jeu sur les lumières (lampadaires, lampes de chevet…) est justifié par le texte, on peut regretter que le plateau soit si souvent sous-éclairé.

Long voyage du jour à la nuit © Élisabeth Carecchio
« Long voyage du jour à la nuit » © Élisabeth Carecchio

La pièce fait la part belle aux acteurs. Au centre, la figure de la mère : elle est celle autour de qui les autres gravitent. Dans les trois premiers actes, on ne voit qu’elle. D’autant que c’est Valérie Dréville qui l’incarne. Par son jeu riche en contrastes et en ruptures de ton, la comédienne parvient à donner à ce personnage complexe l’épaisseur d’une héroïne de tragédie. Cette Mary vit enfermée dans la culpabilité, dans le déni de la maladie de son fils, dans la terreur de son propre vieillissement. Pourtant, le personnage campé par Valérie Dréville n’est pas que noirceur : la comédienne a choisi d’interpréter une Mary à la limite de l’extase, la morphine dont elle est dépendante l’aidant à se réfugier dans la nostalgie de ses années de couvent et sa foi de jeune fille. L’allégresse de jouer et la fantaisie de l’artiste font le reste. (On pourrait néanmoins discuter le choix de la perruque…)

Un hymne au théâtre

Les autres comédiens ne sont pas en reste. Alain Libolt, pas tout à fait dans le rythme au début dans le rôle du père, se révèle ensuite un grand acteur : cet immigré irlandais ayant troqué ses ambitions contre un succès facile, devenu avare et alcoolique, est plus vrai que nature. Pierre Baux n’est pas en reste et incarne un James Tyrone junior torturé et très convaincant. Quant à Philippe Duclos, il est à la fois juste et émouvant dans le rôle difficile d’Edmund, l’intellectuel solitaire qui lit Nietzsche et Baudelaire, le jeune homme souffreteux et diaphane portant sa maladie comme une malédiction et trimbalant le malheur familial sur ses épaules. N’oublions pas Anne Houdy, impeccable dans le rôle de la servante, dont la metteuse en scène a opportunément accentué le comique.

Le talent des comédiens éclate particulièrement dans le très long dernier acte. Point d’orgue de la pièce comme de l’œuvre d’O’Neill, ce dernier acte est extraordinaire. On y entend un magnifique hymne à l’art du théâtre, sorte d’hommage d’O’Neill à ses maîtres. C’est aussi le moment où la vérité des êtres se dit, à travers deux étonnantes scènes de « confessions » d’une demi-heure chacune (entre Edmund et son père, puis entre les deux frères). À la fin de cette longue soirée trop arrosée, chacun vide son sac et laisse libre cours à ses rancœurs, entre pardon et haine. Le jeu des comédiens atteint alors une intensité prodigieuse. Du grand théâtre. 

Fabrice Chêne


Long voyage du jour à la nuit, d’Eugène O’Neill

Texte disponible chez l’Arche éditeur

Traduction : Françoise Morvan

Mise en scène : Célie Pauthe

Avec : Pierre Baux, Valérie Dréville, Philippe Duclos, Anne Houdy, Alain Libolt

Collaboration artistique : Denis Loubaton

Scénographie : Guillaume Delaveau

Lumière : Joël Hourbeigt

Son : Aline Loustalot

Costumes : Marie La Rocca

Maquillage : Cécile Kretschmar

Stagiaire mise en scène : Petya Alabozova

Photo : © Élizabeth Carecchio

Théâtre national de la Colline • 15, rue Malte-Brun • 75020 Paris

Métro : Gambetta

www.colline.fr

Réservations : 01 44 62 52 52

Du 9 mars au 9 avril 2011, du mercredi au samedi à 20 heures, le mardi à 19 heures, le dimanche à 16 heures

Durée : 3 h 45, avec entracte

27 € | 22 € | 13 €

Le mardi : 19 €